Via    liberation

Gare de Paris-Bercy, 13 h 01. Le train part en direction du centre de la France. Le contrôleur annonce le trajet : Vichy, Riom, Clermont-Ferrand, cherchez l’intrus. Personne ne tique, question d’habitude ou de sensibilité. Et le temps a passé… A Riom eut lieu, en 1942, le procès de ceux que l’on tenait alors pour responsables de la défaite de 1940, dont Léon Blum. Quant à Vichy, à une quarantaine de kilomètres de là, si elle fut la plus importante station thermale française du Second Empire jusqu’à la fin des années 30, ce fut surtout la capitale de l’Etat français entre juillet 1940 et août 1944. Par métonymie, Vichy est le symbole de la collaboration de la France avec l’Allemagne nazie.

Le casino et l’Hôtel du parc où vécut Pétain sont toujours debout, et notre curiosité est d’autant plus aiguisée que la ville essaie d’enterrer les années noires. La «reine des villes d’eaux», comme la surnomme l’office du tourisme, fut transformée par Napoléon III qui la voulait capable de rivaliser avec les stations thermales allemandes. Stratégie réussie, puisque 200 000 curistes y passaient l’été jusqu’aux années 30, dans une ambiance chic et mondaine (ils sont 28 000 aujourd’hui).

Où que l’on marche, on trouve des hôtels fermés, depuis longtemps sans doute. Cette drôle d’atmosphère évoque une ville abandonnée. Alors que «le syndrome de Vichy» ne cesse de tarauder le pays depuis la Libération, ici, une chape de plomb est immédiatement tombée sur le locataire de l’Hôtel du parc et son entourage. C’est une autre politique mémorielle que Vichy a cultivée : celle du Second Empire et de la Belle Epoque auxquels sont associées insouciance et légèreté.

Une troisième strate d’histoire s’y ajoute : l’empire colonial français et l’Afrique du Nord en particulier. Les coloniaux firent de Vichy leur lieu de villégiature privilégié pour guérir les pathologies tropicales. Le déclin des cures est dû à l’indépendance de l’Algérie, qui a sonné la fin d’un tourisme lucratif. Promenade en trois actes parmi les fantômes du passé.

 promenade dans la galerie Napoleon III 
Vichy, le 31 août 2019La galerie Napoléon III. Photo Pascal Aymar. Tendance floue

Flânerie sur les rives de l’Allier

Marcher dans le Parc des sources aménagé par Napoléon III, un après-midi d’été, sous ses arcades Art nouveau puis sur les rives de l’Allier est un plaisir : là, au moins, on sent de la vie. Trois adolescents font la course à vélo en poussant des cris de victoire anticipée, et une mère patiente tandis que son enfant ramasse des marguerites. Ceux qui flânent ont plus de 75 ans. Notons que si le cliché de Vichy évoque une certaine idée de la France, sa population n’est pas du genre à porter des serre-tête et des lodens en hiver : elle est socialement mélangée et plutôt populaire.

Dans le prolongement du parc, sur les bords de l’Allier, l’empereur fit construire des chalets pour son usage personnel, qui ont été rejoints ensuite par une ribambelle de villas cossues de style Belle Epoque, gothiques ou mauresques. Sous ce que l’on appelle les galeries Napoléon III se trouve l’exquis Café Empire dont le menu varie chaque jour au gré du marché. Contrairement à ce que son nom indique, sa décoration est contemporaine et les patrons, débordés, plutôt jeunes. Le parc compte aussi un kiosque à musique. Nous sommes tombés sur un chanteur dont le répertoire est celui de Charly Oleg, mais de nombreux Vichyssois dansent quand même. Les courageux peuvent profiter de la sortie pour goûter les eaux médicinales au parfum d’œuf pourri.

Sur l’autre rive de l’Allier s’élèvent les gradins de l’hippodrome, très fréquenté. En août y ont lieu des courses nationales. Même si les paris nous laissent de marbre, il faut reconnaître que la situation de ce champ de courses, face à l’eau, le rend très agréable. Mais on le regarde d’un autre œil en apprenant qu’il fut d’abord réquisitionné pour accueillir les réfugiés de l’exode en juin 1940, puis utilisé par les groupes paramilitaires de Pétain, et qu’il servit enfin à interner les collaborateurs durant l’épuration. La face noire de Vichy s’impose à nous.

 Hotel du Parc, Regierungssitz der Regierung unter Philippe Petain während des Zweiten Weltkriegs, Vichy, Auvergne, Frankreich, Europa | usage worldwide, No third party sales.

L’Hôtel du parc, où vécut Pétain. Photo Imagebroker. Picture Alliance

Sur les traces du pouvoir pétainiste L’Aletti Palace qui, jusqu’à la fin de la guerre, s’appelait le Thermal, est l’un des palaces édifiés pour accueillir les curistes. La richesse du parc hôtelier vichyssois explique en grande partie l’installation du gouvernement dans la ville en juillet 1940. Réquisitionnés, les hôtels abritèrent les bureaux et le personnel du régime. On ne rencontre pas grand monde à l’Aletti Palace, le hall est vaste, la décoration d’origine, donc désuète, et la hauteur sous plafond considérable. Joseph Aletti, mort en 1938, fut l’empereur de l’hôtellerie de luxe. Il était propriétaire du Negresco à Nice et de quatre palaces à Vichy, dont le fameux Hôtel du parc situé à quelques pas. Pétain y travaillait et habitait au troisième étage, Laval en dessous. Le bâtiment existe toujours et arbore sur sa façade ce nom qui fait frémir. En 1956, Jacques Aletti, le fils de Joseph, dont les relations avec le maréchal étaient bonnes, l’a vendu en appartements. L’association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain a acheté celui du maréchal. Pour le visiter, il faut y adhérer.

A la sortie de l’Aletti, nous tombons sur le casino. Décidément, rien ne manque au tableau. Les députés ont voté au casino les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Construit en 1865, il conférait à la ville sa réputation festive et huppée. En 1901, devant le succès croissant de Vichy, un opéra de style Art nouveau s’y est greffé. Pendant la guerre, les Vichyssois y virent Sacha Guitry, Paul Claudel, Maurice Chevalier. Ah, enfin une plaque commémorative, une des deux seules de Vichy, qui indique : «Dans cette salle, le 10 juillet 1940, 80 parlementaires ont par leur vote affirmé leur attachement à la République, leur amour de la liberté et leur foi en la victoire.» Elle a été posée sur la façade du casino en 1987 seulement, et à l’initiative d’un ancien résistant. Comme le souligne l’historienne Audrey Mallet, auteure de Vichy contre Vichy, une capitale sans mémoire (Belin), en ne rendant «aucunement compte de la complexité de l’événement», la plaque «minimise l’important soutien reçu par Pétain en 1940».

Dans le silence des cures Encore quelques pas et voici le grand établissement thermal. Lieu fantôme par excellence, il n’est pas joyeux. Les uniques visiteurs croisés sont un homme et une femme : lui est visiblement de Vichy et il mène la visite pour son amie. Il y va franco : «Tu vois, c’est désert, ils n’ont pas su exploiter les lieux.» Vivement la sortie. Inauguré en 1903 pour mettre en valeur les eaux des volcans d’Auvergne, il juxtapose des dômes néobyzantins et des fresques symbolistes. Cette combinaison surprenante visait à satisfaire les curistes venus de l’Empire et surtout d’Algérie qui, grâce à ce décor, n’étaient pas trop dépaysés. Ces touristes, fonctionnaires ou entrepreneurs, avaient entendu dire que les sources permettaient de prévenir le paludisme ou de le guérir.

Ce tourisme explique que Vichy ait longtemps été surnommée «capitale d’été de l’Afrique du Nord». Joseph Aletti, toujours là où il le fallait, fit construire un palace à Alger, que Charlie Chaplin inaugura à l’été 1930 pour le centenaire de la présence française. Pendant la guerre d’indépendance, de nombreux Vichyssois prirent le parti des colons qu’ils accueillaient tous les étés et qui leur assuraient une prospérité économique. Les liens tissés entre la ville et les pieds-noirs expliquent le ressentiment envers De Gaulle qu’éprouvait une partie de la population, et le repli de quelques-uns dans le culte de Pétain.

Ces non-dits, la désuétude du décor et la flânerie au bord de la rivière achèvent de donner à Vichy ce parfum de mystère et, malgré tout, un charme certain.


Virginie Bloch-Lainé Envoyée spéciale à Vichy

Envoi
User Review
0 (0 votes)

Laissez un commentaire