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La catastrophe que l’on ne cesse d’annoncer à coups de trompe est une dame de haut lignage qui a des goûts de midinette. Miss Cata aime à fredonner une vieille chanson où Julien Clerc évoque une amoureuse assez imaginative. Ça dit : «Elle voulait que je l’appelle Venise.» Et l’armateur de ces rêveries alanguies de grommeler sa réticence à se laisser déguiser, sinon instrumentaliser, d’un : «Vous me voyez / Maillot rayé, la voix soumise / En gondolier ?»

Venise est la métaphore idéale pour témoigner de la panique morale qui envahit la lagune de nos esprits inondés par les prophéties climatiques pressées de devenir réalité. L’«acqua alta» de novembre défie l’«acqua granda» de 1966, et offre un raccourci spatio-temporel au désarroi ambiant. A mesure que la vieille cité baigne tant et plus dans son sang bleu, on voit blêmir le visage ahuri de la civilisation occidentale. Insouciante, celle-ci avait toujours accroché ses espoirs au sillage des vaporettos. Pour elle, le bonheur ressemblait à ce skieur nautique qui effraie les pigeons de la place Saint-Marc. Tracté par la notion de progrès universel, il surfe sur les eaux usées par une croissance surnuméraire, avant d’aller négligemment défier l’église de la Salute. Bravache, sa main gauche pépie une suffisance de rouleur de mécaniques bronzé à cœur. Mais de la droite, ce valeureux hédoniste qui passe sa vie en vacances tient ferme la corde qui le relie au hors-bord carburant à la surconsommation et à la surproduction. Venise est la figure parfaite de la décadence annoncée. Pour lui faire concurrence, il y aurait bien la mer de Glace de Chamonix. Le congélateur du Mont-Blanc se trouve, désormais, réduit à un frigo de poche empli de pâtisseries de chez Angelina. Ou alors, dans la supérette à symboles, on garde aussi en rayon cet immeuble de Soulac. Hautement signalé, il vacille en haut de la dune et semble de plus en plus proche de verser dans l’Atlantique, gros bouffeur de traits de côte.

Mais Venise, ça a d’autant plus de gueule qu’on l’a toujours vue se remettre des crues recuites, sans besoin de Doliprane. La Cité des doges cumule les arrogances qu’aiment tant déchiqueter à grands crocs les dogues verts qui se font chiens de garde d’une pérennité délicate à restaurer.

1) Venise est un parangon du tourisme hors-sol. Sa beauté faisandée et sa fadeur surannée aiguisent les appétits des peuplades les plus mal dégrossies. Elle prostitue son histoire et son art aux plus viandards des glaneurs de souvenirs standardisés. Les paquebots de luxe la désirent tant qu’ils l’éventrent parfois du bec de leur étrave.

2) Venise est une Sodome du Nord, rouée et dissimulée. Pour satisfaire les prohibitionnistes, elle est assez retorse pour noyer d’eau de Sel(tz) les whiskies du Harry’s Bar, au grand dam de Hemingway. Mieux, elle dissout ses libertinages dans les brumes du carnaval et porte le masque, et le deuil, d’un de ses fils les plus exubérants, Casanova. Ce qui la rend anachronique à l’heure de l’instauration d’une morale apurée. Pourtant, elle est aussi le lieu des «bouches d’ombre», de ces boîtes à lettres où les bons citoyens de jadis balançaient les déviances de leurs voisins. Dispositif qui pourrait lui valoir la rémission de quelques-uns de ses pêchés quand la dénonciation, fondée ou non, est devenue le dernier sport en chambre.

3) Venise témoigne enfin de l’impéritie politique d’une Europe acrimonieuse où la délégation de pouvoir n’est plus de saison. Le projet pharaonique qui devait préserver la Sérénissime de la levée des eaux, est un tout-à-l’égout où grenouillent incompétences et détournements de fonds. Il emprunte son nom à Moïse, mais le berceau sauveur a toujours été une coquille de noix poreuse.

A croire que Venise la survivante s’est laissée cloîtrer au palais Dario, maison hantée par le mauvais sort qui a vu trépasser ses différents propriétaires. Parfois, la courtisane emprisonnée dans son désabusement paraît à la fenêtre qui donne sur le Grand Canal et pleure sur sa gloire perdue. Ce qui fait déborder plus avant les eaux mangeuses d’humanité heureuse.

Pendant ce temps, la France attend l’heure de son apocalypse préférée, la grève générale avec montée des taux de participation à mesure que baissent ceux de syndicalisation. Le collapsus est attendu de pied ferme pour jeudi, transports en commun à l’arrêt obligent. C’est à la fois un espoir et une angoisse, une prophétie et un pari, une épiphanie et une gabegie. La paralysie déclenchera-t-elle de belles hystéries révolutionnaires ? La symphonie finira-t-elle en zizanie jaunie ? L’énergie dilapidera-t-elle sa folie surréaliste ? En tout cas, l’air du temps devrait permettre au vieux peuple ronchon de botoxer sa goguenardise habituelle par des piqûres de fin du monde. Et peut-être la Seine sortira-t-elle de son lit afin que Paris s’appelle enfin «Venise».


Luc Le Vaillant

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