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Une planche extraite de « La Fuite de cerveau » de Pierre-Henry Gomont.

Le 18 avril 1955, à Princeton (New Jersey), Albert Einstein meurt, à l’âge de 76 ans, d’une rupture d’anévrisme. Peu de temps après, un coup de folie s’empare du pathologiste Thomas Stoltz Harvey, chargé de réaliser l’autopsie du savant : il subtilise son cerveau afin d’identifier le siège du génie humain, rien de moins. Einstein avait pourtant refusé, de son vivant, que son corps soit livré à la science, et avait même formulé le vœu d’être incinéré : personne ne devait pouvoir idolâtrer ses restes. Raté. Un feuilleton rocambolesque attend l’encéphale du père de la relativité. Ses rebondissements mettront en émoi moult scientifiques, hommes politiques et autres agents du FBI, plusieurs années durant.

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Que faire d’un fait divers aussi spectaculaire quand on pratique la bande dessinée, discipline offrant une grande licence artistique ? Une comédie bien sûr, doublée d’une course-poursuite à l’intérieur des Etats-Unis. Pierre-Henry Gomont s’est régalé, et régale ses lecteurs, en emboîtant le pas de Thomas Stoltz Harvey (dont le nom est raccourci en Thomas Stoltz), qu’il a flanqué d’un comparse inattendu en la personne d’Einstein lui-même (alias professeur Albert). Affublé d’une chapka ou d’une casquette de base-ball pour cacher son crâne trépané, le revenant se retrouve ainsi aux premières loges des convoitises qui entourent sa propre matière grise.

Lente déchéance du corps et de l’esprit

Sautillante comme un film de Billy Wilder, la cavale sur fond de guerre froide convoque de nombreux personnages pittoresques, à l’image de ce chercheur fou aux faux airs de William S. Burroughs (qui s’adonnait alors à de multiples expériences hallucinatoires au milieu du Kansas). « J’ai forcé un peu le trait », reconnaît volontiers le dessinateur. On ne lui en tiendra pas rigueur, bien au contraire.

Touchante en revanche est la relation entre le savant sans cortex et son kidnappeur de neurones. Pierre-Henry Gomont a transposé là le souvenir d’un grand-père dont il était proche, qui fut « victime d’une attaque avant d’être diminué pendant plusieurs années ». La Fuite du cerveau (Dargaud, parution le 18 septembre) raconte la lente déchéance du corps et de l’esprit, fatalité à laquelle n’échappe pas l’une des plus grandes intelligences du XXe siècle, ramenée à l’état de vieillard vulnérable.

Exécuté d’un trait vif favorisant l’enchaînement des situations, écrit d’une plume élégante qui réconcilie BD et littérature, l’album n’oublie pas d’aborder la question du détournement des créations scientifiques par les sphères politiques – sujet qu’a bien connu Einstein, à travers la genèse de la bombe atomique. Mais la « création », ici, n’est autre que lui-même, ou plutôt son cerveau, s’amuse Pierre-Henry Gomont, ancien banquier et ex-thésard en sociologie ayant basculé sur le tard dans le 9e art – une autre histoire de circonvolutions.

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