Via    La croix

Une grande fille ***

de Kantemir Balagov

Film russe – 2 h 17

Automne 1945. Leningrad se relève douloureusement du siège le plus terrible de la Seconde Guerre mondiale. Ses façades en portent les stigmates et les humains des cicatrices intimes ineffaçables. Au milieu de ce chaos que recouvre bientôt le froid, deux femmes lézardées se rapprochent. Elles soignent les innombrables blessés, apprennent à se reconstruire sur ce sol mouvant, tentent de revivre. Iya, avec son double mètre, la « grande fille » du titre, mutique, énigmatique, semble errer dans ses propres dédales. Elle saigne du nez, s’évanouit plus que de raison. Masha, stérile, veut enfanter coûte que coûte dans cette ville qui manque d’hommes, où ne restent que des morts, des fantômes, des mutilés.

Dans ce contexte de désolation, où se lèvent néanmoins de pâles lueurs d’espoir, Iya et Masha entament une relation ambiguë, mélange de sensualité interdite et d’amour inavoué, inavouable. Elles cherchent ensemble leur chemin dans ce champ de ruines. Mais la lourde empreinte du conflit étouffe les rescapées.

Un univers visuel stupéfiant

Le prodige et juvénile Kantemir Balagov, 27 ans, avait déjà fait sensation en 2017 au Festival de Cannes avec son premier film, Tesnota, récompensé par le prix de la critique internationale. De retour cette année sur la Croisette, sélectionné dans la section parallèle « Un certain regard », il en est reparti avec le prestigieux prix de la mise en scène.

Un entretien avec Svetlana Alexievitch

Cet élève d’Alexandre Sokourov a découvert la réalité de la souffrance des femmes en lisant La guerre n’a pas un visage de femmes de Svletana Alexievitch, prix Nobel de littérature, et pris conscience de ce qu’elles avaient enduré à Leningrad. Obsédé par la question de l’après, il a cherché à reconstituer l’univers mental de ces femmes cabossées. « La grande fille » embarrassée de son corps immense, comme bâillonnée pour sortir ses mots, symbolise le traumatisme persistant, la difficulté de s’abandonner aux sentiments après une guerre.

Avec sa directrice de la photo, encore plus jeune que lui, Kseniya Sereda, 25 ans, Kantemir Balagov crée un univers visuel stupéfiant, proche de celui de Laszlo Nemes (Le Fils de Saul, Sunset), usant d’une gamme chromatique dominée par la rouille (référence à la guerre) et le vert (espérance). Ce film sidérant avance à tâtons au cœur de l’âme, toujours palpitante au milieu des ruines.

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