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L’appel urgent les surprend à une heure inhabituelle pour les confrontations, qui se produisent généralement l’après-midi. Il n’est pas 11 heures ce jour-là quand le téléphone d’Alaa sonne sur le stand du groupe d’intervention posté au milieu de la place Tahrir, à Bagdad. Une attaque vient de commencer sur Al-Sanak, l’un des ponts qui enjambent le Tigre, séparant la zone contrôlée par les manifestants des quartiers gouvernementaux. «Les tirs sont déchaînés, et deux martyrs sont déjà tombés !» annonce la voix au bout du fil. En moins d’une minute, Alaa et trois autres jeunes enfilent leur casque, leur gilet pare-balles et leurs gants jaunes ignifugés. Ils quittent leur QG et sautent dans un tuk-tuk qui les mène à toute vitesse sur le front. Ils sautent hors du véhicule entre deux tirs de grenades qui retentissent.

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Les quatre hommes se dispersent à cinq ou six mètres l’un de l’autre. Le son et la trace du tir d’une nouvelle grenade précipitent l’un d’entre eux à terre. Il ramasse le projectile fumant et se retourne pour le jeter dans la première bassine d’eau qu’il trouve derrière lui. Tout se déroule en quelques secondes. Dans le même temps, Alaa crie aux autres d’aller plus à droite de l’axe des tirs pour éviter d’être directement atteints. Deux de ses compagnons réussissent à capter chacun trois grenades successives, et à les noyer avant qu’elles n’explosent.

La bataille du feu a duré environ cinq minutes. Les tirs cessent. Quatorze grenades sont portées au tableau de chasse de la brigade en cette matinée. Dix fois plus lourdes que celles utilisées habituellement pour disperser des manifestations, ces bombes lacrymogènes meurtrières ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés au cours des dernières semaines. Fin octobre, Amnesty International avait vivement dénoncé l’utilisation de ces grenades «brise-crâne», d’origine serbe et bulgare selon l’ONG, qui estimait que ces armes visaient «à tuer et pas à disperser» les manifestants. Des analyses par imagerie médicale, authentifiées par Amnesty, montraient des grenades entièrement encastrées dans le crâne de personnes tuées.

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«Il nous fallait trouver un moyen de protéger les manifestants de ces engins de mort», explique Alaa. «Conseillés par les pompiers, on a acheté le matériel grâce au don d’un commerçant et on s’est lancés dans ces opérations, raconte-t-il, sans frimer. Un groupe d’autres militants s’occupe de placer des bassines et des tonneaux pleins d’eau à proximité des lignes de tir pour qu’on puisse y plonger les grenades fumantes. On a tenté parfois de relancer les bombes en direction des forces de répression… trop risqué et trop dur ! On se contente de les jeter à l’eau avant qu’elles ne fassent leur œuvre sinistre.»


Hala Kodmani à Bagdad

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