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Dans le titre d’un article récent du Point « Mais où va la France au Sahel », l’auteur s’interroge sur l’efficacité de l’opération française Barkhane en place au Mali depuis 2014. La France serait-elle donc ensablée dans les immensités désertiques du Sahel ? Si la question mérite d’être posée, on retrouve là une inquiétude non seulement sur la légitimité de notre engagement en Afrique, mais aussi sur l’efficacité de notre lutte contre le terrorisme.

Sous la menace de groupes appartenant à la nébuleuse terroriste, l’opération Serval de 2012 a sauvé le Mali de la désagrégation. Que serait devenu le Mali sans cette intervention française à la demande expresse des autorités maliennes et sahéliennes ? La pérennité de cette menace, même si elle a évolué, justifie pleinement la présence protectrice de l’opération Barkhane dans la continuité de Serval. Centrée sur le nord-est du Mali et dirigée à partir de N’Djamena au Tchad, l’opération Barkhane d’un effectif somme toute assez limité, de 5 100 hommes, stabilise une des parties du pays la plus en tension. Cela fait sept ans maintenant.

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La France, puissance majeure, ne pourrait pas soutenir cet effort dans le temps ?

La zone d’action de Barkhane est immense, mais elle reste limitée à la région est du Mali avec un nombre significatif de soldats basé au Tchad. Barkhane, on l’a compris, n’a pas vocation à agir sur l’ensemble des pays du G5 Sahel qui regroupe depuis 2014, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Impossible de se disperser sur de telles surfaces et sur de telles distances. Barkhane choisit en conséquence ses objectifs caractérisés par leur importance. On ne peut donc pas reprocher à la France de ne pouvoir contrôler l’ensemble du Sahel. C’est en dehors de sa responsabilité.

L’efficacité de Barkhane est reconnue. Notre armée, particulièrement affûtée et adaptée, obtient de très bons résultats comme durant ce mois de juin 2020 avec l’élimination d’Aldelmalek Droukdel. Ces succès récurrents sont obtenus grâce aux moyens technologiques américains et français, mais aussi grâce au soutien de la population. Cette efficacité, tant du point de vue opérationnel qu’en termes de présence, permet d’ailleurs de douter de la spontanéité des manifestations anti-françaises qui se sont tenues au cours de l’hiver dernier devant des ambassades françaises de Ouagadougou, Niamey et Bamako.

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Il faut également casser le mythe de la solitude française dans le Sahel. Non seulement les forces américaines nous soutiennent et participent au combat mais en plus, l’ONU déploie la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) depuis 2013. Répartie sur l’ensemble du Mali, la MINUSMA, avec ses 14 000 soldats de la paix, stabilise a minima ses zones de responsabilité. Parallèlement à cet engagement international, les États sahéliens ne sont pas restés immobiles puisque depuis 2017, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S) monte en puissance. La FC-G5S, dont l’état-major est basé à Bamako, rassemble un effectif de 5 000 hommes répartis en sept bataillons positionnés sur trois fuseaux (ouest, centre et est). Orientées historiquement vers la sécurité intérieure et souvent sédentaires, ces armées se transforment pour être à même de mener des actions antiterroristes indispensables. C’est d’autant plus nécessaire que les GAT (groupes armés terroristes) modifient en permanence leurs modes d’actions importés de Libye et de Syrie. Certains pays comme la Mauritanie et le Tchad ont d’ores et déjà effectué les réformes nécessaires. Les trois autres pays du G5, en décalage dans les transformations, ont connu fin 2019-début 2020 une période difficile pour s’adapter aux nouveaux modes d’action ennemis. Ces armées valeureuses réagissent évidemment comme au Burkina Faso avec la reprise des villes de Tanwalboulgou et d’Oursi ou au Tchad en mars dernier dans la région de lac Tchad.

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La France autonomise progressivement le Sahel

Une deuxième raison milite en faveur d’une présence française : l’Europe et la France sont menacées, l’Afrique l’est aussi. Nous avons ainsi des intérêts communs et une vision convergente avec nos alliés du Sahel. L’interconnexion entre l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et l’Europe est évidente. La géographie commande. Sommes-nous prêts à accepter l’apparition de califats aux intérêts multiples, mêlant islamisme terroriste et grand banditisme, aux portes de l’Europe ?

Dans cette voie, la France parraine la montée en puissance des armées sahéliennes. Elle encourage toutes les initiatives du G5 Sahel comme la création du Collège de défense basé à Nouakchott, le CSAMAP (Centre sahélien d’analyse de la menace et d’alerte précoce) à Ouagadougou, le Collège sahélien de sécurité à Bamako. La France met aussi son dispositif de formateurs issus des EFS (Éléments français du Sénégal), des ENVR (École nationale à vocation régionale), mais aussi ses cadres coopérants à disposition des pays du Sahel. La France a ainsi formé un volume proche des 10 000 soldats. Enfin, depuis le sommet de Pau en janvier de cette année, la France anime le Mécanisme de commandement conjoints (MCC) qui vise à faciliter les opérations conjointes comme les opérations Monclar et Sama fin 2019 au Mali.

L’Europe est ainsi attendue dans plusieurs domaines qui sont le financement de la montée en puissance des forces de sécurité sahéliennes (200 millions d’euros en 2020) mais aussi dans les missions de formation avec l’EUTM (European Union Training Mission). Le Conseil de l’Union Européenne a décidé le 23 mars 2020 de prolonger le mandat de l’EUTM jusqu’au 18 mai 2024. En outre, le Conseil a autorisé l’extension de la zone d’opérations afin de fournir un accompagnement et une assistance militaire à l’ensemble des pays du G5 Sahel dès décembre 2020, en priorité au Burkina Faso et au Niger. L’EUTM mobilise un soutien croissant de la part des Européens dont l’Espagne et l’Allemagne.

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Peer de Jong de l’Institut Themiis. 
© DR

Les Européens se joignent à la confrontation armée

Enfin en bilatéral, la force Takuba se met en place depuis cet été avec sept partenaires européens. Placée sous le commandement de l’opération Barkhane, Takuba devra assurer des missions de conseil, d’assistance et d’accompagnement. Agissant principalement dans le Liptako Gourma (région des 3 frontières), il s’agira de former, d’encadrer les forces armées maliennes (FAMa) et de les accompagner au combat jusqu’à ce qu’elles puissent pleinement assurer, de manière autonome, le contrôle de la région. Les échéances de déploiement sont de court terme puisque depuis juillet 2020, un état-major assure la montée en puissance de la force. Les premiers éléments de Takuba peuvent être engagés en opération dès maintenant dont un task group franco-tchèque d’ici quelques semaines. La fin de l’année devrait voir la contribution accrue de différents pays comme le Portugal avec 50 soldats des forces spéciales, l’Italie avec 200 hommes et des hélicoptères de manœuvre. Enfin, en 2021, la Suède déploiera un détachement de 150 soldats appuyés par un avion tactique et trois hélicoptères de manœuvre à Ansongo. En plus de Takuba, les Européens marquent leur engagement en intégrant trois détachements au sein de Barkhane à Gao depuis mi 2018, à savoir 90 soldats d’infanterie (et leurs blindés) Estoniens, une centaine de Britanniques en soutien du détachement de 3 hélicoptères de transport lourd, et enfin 70 soldats danois assurent un appui avec 2 hélicoptères de transport Merlin, depuis décembre 2019.

Le reproche fait à la France de ne pas « lâcher la moindre manette » ne tient pas. Toute coalition militaire a évidemment une nation cadre particulièrement quand le pays est le premier entrant. La France connaît la région, elle y est active à différents niveaux depuis sept ans. Il tombe sous le sens que la France doit demeurer la nation cadre de cette opération d’autant qu’elle en possède les capacités (personnel, états-majors performants, C4ISR[1]). C’est la règle dans tout conflit.

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Synchroniser le temps militaire et le développement

Le sommet de Pau a clairement redonné l’initiative à la coalition menée par la France. Des opérations se planifient, Takuba monte en puissance et les moyens comme des drones arrivent en nombre. Mais conjointement à cet effort militaire, l’Europe, la France et les pays du G5 Sahel multiplient les opérations de développement indispensables pour « conquérir les cœurs ». L’objectif n’est plus seulement de détruire un ennemi aux mécanismes et aux modes d’action de moins en moins rudimentaires mais bien de favoriser l’émergence d’un environnement qui lui soit hostile. L’Alliance Sahel, la Coordination Sahel tout comme l’Agence Française de Développement (AFD) lancent des programmes majeurs de développement dans la région. On compte en milliards d’euros. Conjointement à ces programmes lourds, l’Europe, la France et le G5 Sahel financent des programmes dits de « développement de proximité » qui visent à la satisfaction immédiate de besoins vitaux comme l’accès à l’eau et aux soins. Ces « unités de protection civile de proximité », comme les appelle Maman Sambo Sidikou, le Secrétaire exécutif du G5 Sahel, auront pour vocation d’assurer la permanence du régalien aux confins des États.

La France doit-elle rester engagée dans le Sahel ? Je tiens à rassurer le rédacteur de l’article du Point. La France n’a pas vocation à s’éterniser dans les pays du G5 Sahel. Mais elle restera tant que ses partenaires africains lui en feront la demande. C’était un des objets de la réunion de Pau en janvier de cette année. La France, l’Europe et bien sûr tous leurs partenaires mettent les bouchées doubles pour accélérer le processus de stabilisation, donc de retour à la paix. Nul doute que les solutions politiques seront trouvées. La France est grande une fois de plus par son engagement au profit des États sahéliens. Elle s’honore par les sacrifices consentis par ses forces armées et ses soldats. Nous pouvons en être fiers.

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[1] Fonctions de commandement des états-majors : Computerized Command, Control and Communications. ISR pour Intelligence (renseignement), Surveillance et Reconnaissance.

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