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The Sinner est une série ces temps-ci disponible sur Netflix qui cartonne, la troisième saison sera diffusée début 2020. L’actrice américaine Jessica Biel tient le rôle principal de la saison 1, elle est de fait en couverture du livre –habillée mais trempée, l’air absent, fantomatique sur le fond gris-bleu. The Sinner, le roman, date de 2007, sa réédition est clairement liée au succès de la série. Elle permet en tout cas au lecteur français de découvrir Petra Hammesfahr, écrivaine de 68 ans – «la Patricia Highsmith allemande», se rengorge la quatrième de couverture. La queen Highsmith est instrumentalisée à hue et à dia par la com, ça en devient est risible.

On n’a pas vu la série, on a ouvert The Sinner pour son point de départ : Cora Bender, une mère de famille (allemande, donc) a priori sans histoires, partie pique-niquer tranquillement en famille au bord d’un lac, se jette soudain sur un gars qui câlinait sa copine, et le poignarde à mort. Sous les yeux de son enfant et de son mari sidéré, affolé, outré. La police arrive, Cora Bender confirme son crime sans hésitation, elle n’attend qu’une chose, être inculpée, incarcérée. Surtout, elle ne veut pas expliquer. D’ailleurs elle ne comprend pas, ne supporte pas ce commissaire qui veut à tout prix des raisons, des motivations. C’est pourtant simple, non : elle a tué, le réaffirme, à quoi bon chercher plus loin ? Cora Bender dit que non, elle ne connaissait sa victime ni d’Eve ni d’Adam, et son mari a bien fait de la tabasser alors qu’elle était en train de tuer cet inconnu. Cora Bender, la folle furieuse du lac, est une interpellée froide comme un gardon. Elle ne veut même pas du portrait de son fils que lui apporte une tante aimante. Cora Bender a tout du monstre. Mais d’où vient Cora Bender, pour être devenue cette zombie aux étranges cicatrices, aux migraines répétitives et parfois traversée de bouffées comme délirantes ?

Enfance-enfer

On a continué The Sinner parce que Petra Hammesfahr mène impeccablement sa barque. Cette entame, pour commencer : «C’est par une chaude journée de juillet que Cora Bender décida de mourir. Dans la nuit, Gereon lui avait fait l’amour. Il lui faisait régulièrement l’amour le vendredi et le samedi. Elle n’arrivait pas à le repousser, elle savait qu’il en avait besoin. Et elle aimait Gereon. […] Elle devait à Gereon d’être ce qu’elle était – une jeune femme normale». Tout est d’emblée vrillé, vicié, salement, mais paré des oripeaux de la cohérence qu’exige la société. On pense à Minette Walters, as britannique du roman noir psychologique – cette façon de répandre le poison en sorcière terre à terre. Les êtres fracturés se bétonnent comme ils peuvent, et un jour tout implose-explose, souvent pour un motif a priori anecdotique comme un air de chanson.

The Sinner s’organise classiquement, en faisant alterner un récit descriptif (les auditions de Cora Bender par la police) et celui de l’intérieur, par Cora Bender. Et ce que raconte Cora Bender, tout en menant parallèlement la police en bateau, n’est pas piqué des hannetons : une enfance-enfer où se mêlent religion, sexe, handicap, une mère ultrabigote, un père châtré, une sœur cadette condamnée dès la naissance, «moineau» mais à potentiel d’oiseau de proie. C’est un des aspects les plus réussis du livre, cette salve contre le politiquement correct, la bien-pensance commode et infantilisante. Et Petra Hammesfahr y va franco, touille le cambouis du malaise en master cheffe. «Père» frustré qui dort dans la même chambre que sa fille aînée depuis que sa femme se refuse à lui et se masturbe sans cesse dans la salle de bains. «Mère» illuminée qui ne jure que par «le Rédempteur» et dit à sa fille affamée «Tu as de nouveau ton regard concupiscent» alors qu’elle salive devant des pâtisseries. Sœur handicapée qui survit à tous les pronostics, qui grandit férocement, qui dit de son père : «Quelqu’un qui s’astique la queue trois fois par jour parce qu’il m’a faite, ne doit pas dépenser un pfennig pour moi.» Et envoie à sa mère : «Arrête de chanter, ça me coupe l’appétit.» La montée en puissance de la plus faible de tous, la force de vie de la mourante, est la clé du livre. Qui aurait pu s’intituler «le Sacrifice de Cora Bender».

The Sinner de Petra Hammesfahr, traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon, Chambon noir, 358pp, 23 euros.


Sabrina Champenois

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