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Ce n’est pas à Davos que se déroule le Grand Royaume des ombres. Pourtant, la Montagne magique de Thomas Mann n’est pas loin. Le décor est une paroi rocheuse située au bord du lac Mondsee, dans le Haut-Danube, à une demi-heure de Salzbourg et à proximité de la chaîne principale des Alpes autrichiennes. Veit Kolbe, le personnage le plus marquant du roman de l’Autrichien Arno Geiger, est en convalescence, comme Hans Castorp, et il vit lui aussi avec les morts. Nous sommes en 1944, en hiver, et Veit Kolbe, 24 ans, vient de servir cinq ans le IIIe Reich en tant que soldat. Blessé à la jambe sur le front de l’Est, il a été soigné dans un hôpital puis, pour ne pas rester à Vienne auprès de son nazi de père, a préféré partir se reposer à Mondsee ; le lac et la ville portent le même nom : «Ce n’était pas à proprement parler un trou, et pourtant son étendue était modeste et il se trouvait à l’écart des routes militaires.»

«Grande époque»

Dans ce lieu clos, il réfléchit à ce qu’il a vu, entendu et peut-être fait et qui lui cause des crises d’angoisse. Tout ceci est suggéré car le Grand Royaume des ombres travaille à éveiller et guider l’imagination du lecteur. Le nom de Hitler n’apparaît pas, il est désigné par l’initiale «F.» pour «Führer». Des rafles sont mentionnées mais ne sont jamais décrites. Le texte, fluide, constitué de longues phrases, se fait la caisse de résonance de la folie du monde, des rumeurs de la guerre, des pensées erronées des Autrichiens qui ne voient pas, ou voient mal ce qui se passe, ou qui n’y croient pas. «Nous vivons une grande époque. Nos descendants nous envieront d’avoir eu le privilège de la connaître», assure son père à un Veit Kolbe blessé et de retour chez lui : ce qui lui fut intime et familier lui fait désormais horreur, mais cet effroi aussi est à lire entre les lignes. Le roman est une immersion en sourdine dans l’aveuglement, lorsque les nazis peuvent encore croire à la victoire mais que les atrocités ont fait leurs preuves. Ainsi étouffées au creux du paysage et par une extrême solitude, les idées n’en sont que plus sombres et la détresse de certains, plus profonde.

Veit Kolbe et les autres personnages – Oskar Meyer, un juif père de famille, la mère d’une certaine Margot dont Veit tombe amoureux, et Kurt Ritler, un jeune homme mobilisé – couchent leurs pensées sur le papier. Ils écrivent aux leurs, qui gravitent autour de Veit ; c’est ainsi que nous faisons leur connaissance. Quant à Veit Kolbe, il rédige son journal et note ceci par exemple : «Les gens n’avaient pas idée de la brutalité dont nous faisions preuve.» Pour qu’advienne ce livre choral et complexe, Arno Geiger a lu environ 10 000 lettres échangées pendant la guerre, qu’il a trouvées au marché aux puces de Vienne. Il y habite avec sa femme, pédiatre, et leurs enfants. En septembre il était à Paris : «J’ai mis dix ans à écrire ce roman. J’avais besoin de ces correspondances parce que les livres rapportant les témoignages de soldats de la Wehrmacht n’existent pas en Autriche. Le sujet est tabou, y compris pour les écrivains.» Néanmoins, le Grand Royaume des ombres, publié en Autriche en 2018, fut le succès de l’année : «Il s’est vendu à 40 000 exemplaires. Il faut rapporter ce chiffre à la population du pays», soit un peu moins de neuf millions d’habitants. Ils font toujours honneur aux livres d’Arno Geiger, qui aime Vienne, ne souhaite pas habiter ailleurs, mais qui dit tout de même : «C’est un trou où il ne se passe rien.» Geiger est né en 1968 au bord du lac de Constance. Ses mains et ses attaches sont fines, il est chauve, gracile, et son écriture ne porte pas l’agressivité qui est la marque de fabrique de celle des œuvres de ses compatriotes Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek. D’ailleurs, si Arno Geiger les admire, il se dit aussi bousculé par leur brutalité. Rencontré avant l’attribution du prix Nobel à Peter Handke, Arno Geiger n’a pas pu nous faire part de ce que cette reconnaissance lui inspirait. Olivier Le Lay, qui traduit dans un français superbe tous les romans de Geiger, fut pendant un temps le traducteur de Peter Handke.

Berges du Danube

Geiger est souvent primé dans le monde germanique. Il est auteur de pièces de théâtre et de romans dont quatre ont été publiés en France. Si les thèmes en sont variés, quelques motifs reviennent d’un texte à l’autre : laisser ses souvenirs tomber dans les décombres, s’obstiner dans l’erreur, s’isoler, garder le silence, et rêver au bord d’un lac. Le formidable Tout sur Sally raconte la crise d’un couple de quinquagénaires et le décor y est primordial : les protagonistes vivent à Vienne et se retrouvent souvent sur les berges du Danube, comme encaissés, là encore, à l’écart du reste de l’Europe, sourds à toute autre réalité. Le Vieux Roi en son exil est un récit autobiographique sur la démence qui a atteint le père de Geiger vieillissant. Cet homme depuis toujours indifférent à ses enfants et peu bavard avait été soldat, très jeune, à la fin de la guerre et sur le front de l’Est – comme Veit Kolbe, peut-être. Les effets de la Seconde Guerre mondiale sur une famille est le sujet de Tout va bien. Comment élever un enfant ? La question traverse à un moment ou à un autre tous ces livres et donne son sujet à l’un des beaux passages du Grand Royaume des ombres. Veit Kolbe a reçu «cette éducation à la dure qui consiste à stimuler les enfants par la critique, sans un mot de louange, une seule bonne parole. L’enfance est pareille à un bois dans lequel on plante des clous. Les bons sont ceux qu’on n’enfonce jamais que jusqu’à ce qu’ils tiennent ; ceux-là vous protègent comme des piquants. Ou peut-être pourrons-nous y accrocher quelque chose par la suite. Ou à défaut les retirer pour nous en défaire sans plus de façons. Les mauvais clous au contraire sont ceux sur lesquels on frappe comme un sourd, et dont la tête s’enfonce profondément dans l’épaisseur du bois ; on ne voit plus que celui-ci recèle une pointe dure, un corps étranger qui peu à peu va rouiller. […] La guerre prolonge l’œuvre de destruction de la personnalité que la famille a amorcée.»


Virginie Bloch-Lainé

Arno Geiger Le Grand Royaume des ombres Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay. Gallimard, 496 pp., 23 €.

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