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Compter les occurrences du mot «cool» (ou sa déclinaison «c’est ouf») dans Sœurs d’armes comme dans les discours qui accompagnent sa promotion, serait une façon paresseuse mais éloquente de saisir en partie le malaise que le film fait naître. L’actrice Camélia Jordana, dont le personnage tend à user de ce terme, déclarait d’ailleurs lors de l’avant-première : «C’est des meufs qui font tout sauter, c’est cool !»

Glamour

Face à ce film de guerre à l’américaine que la journaliste Caroline Fourest consacre aux milices de femmes issues de la résistance kurde qui combattent Daech, on ne peut que vouloir rallier ce gang de dures à cuire, dépeintes comme une enviable sororité girl power. Deux Françaises (les relais du spectateur), en proie à l’ego-trip de l’engagement radical, vont d’ailleurs venir s’y enrôler la bouche en cœur, comme d’autres partent en colo humanitaire. On y fait des feux de camp, on choisit un «nom cool de guerrière», les entraînements sont à la dure mais la bande-son les adoucit avec une aberrante guitare folk.

Le film évoque aussi le destin d’une Yézidie vendue à un soldat du califat, qui troquera son statut de victime contre celui de briseuse de chaînes. A ces héroïnes sans peur, pour qui l’intégrisme est l’infâme à écraser, Fourest veut tailler des habits de légende épique, fussent-ils moins adaptés à des machines à tuer qu’à des icônes glamour – la comédienne Dilan Gwyn est surnommée «la Liz Taylor du Kurdistan» dans la presse étrangère. Rien d’étonnant à ce que le film ait pu provoquer des scènes de liesse au Kurdistan irakien, selon l’enthousiaste compte-rendu sur Twitter de la réalisatrice à la suite de projections où le public applaudissait chaque fois qu’un jihadiste mordait la poussière et qu’un ange vengeur se fendait d’une punchline («Il est où ton paradis, connard ?»). Mitraille ton porc, trucide ton fanatique, dézingue ton extrémiste. De la zigouille de Daech, «du barbecue de jihadiste» (sic).

Opprobre

Journaliste dans une autre vie, Caroline Fourest sait forcément la récupération médiatique dont font l’objet ces combattantes à l’étranger, et n’ignore rien des enjeux de représentation délicats qui président à toute mise en images de la guerre. Ayant désigné comme ses ennemis les tenants doctes d’un cinéma d’auteur dont elle anticipe l’opprobre, la réalisatrice assume de dérouler avec Sœurs d’armes le tapis rouge d’une catharsis compassionnelle de chaque instant, quitte à respirer l’air vicié du film de propagande, où les conflits les plus complexes trouvent une représentation résolument binaire, filmée-jouée-montée au bazooka, afin que la revanche ainsi mimée ressemble à la justice des faibles contre les bourreaux.


Sandra Onana

Sœurs d’armes  de Caroline Fourest avec Dilan Gwyn, Amira Casar, Camélia Jordana… 1 h 52.

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