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Avec ce roman en forme de journal de bord, l’auteur de « L’appât » remonte le fil de son histoire d’amour avec la femme qui l’a accompagné toute sa vie, et à côté de laquelle il a le sentiment, un peu, d’être passé. 

Le dernier roman de Morgan Sportès, Si je t’oublie, qui paraît le 21 août aux éditions Fayard, est une déclaration d’amour posthume à la femme qui a partagé, de près et de loin, sa vie pendant plusieurs décennies. Aude, c’est son prénom, est atteinte d’un cancer incurable. Il l’accompagne jusqu’à la mort, délaissant pour la première fois à son profit la littérature.

L’histoire : huit jours avant sa mort, ils s’épousent, officialisant une histoire délibérément restée dans la précarité, selon sa volonté à lui. Après sa disparition, il entame une sorte de reconstruction a posteriori de leur étrange couple, tentant d’attraper les moments qu’il a survolés du temps où elle était encore vivante. 

Ils se sont rencontrés étudiants. Elle est antiquaire, amoureuse des objets. Il est écrivain, amoureux de la littérature. Nés tous les deux à la sortie de la guerre, leurs deux histoires sont liées au nazisme. Son père à elle est un Français, engagé dans les SS. Lui est né en Algérie, d’un père juif, haï pour cela par sa femme. Elle aurait aimé avoir des enfants, lui pas, attaché à sa sacro-sainte liberté, et entièrement dévoué à la littérature, « cet exercice étrange, exigeant la plus totale solitude », et que l’écrivain n’écrit jamais sans une majuscule. Dans une époque où la loi Veil n’avait pas encore été votée, il l’a poussée à avorter. Il en ressent du remord et une certaine mélancolie.

Une fois Aude incinérée, la quête de l’écrivain, très concrète, passe par l’installation dans l’appartement de la défunte, dont il a hérité. Il fait aussi des promenades dans les lieux qu’ils ont fréquenté ensemble, ceux où il l’a photographiée, et il refait la photo sans elle, décor vide. Il arrose ses plantes, traque les détails qu’il a observés sur les clichés qu’elle lui envoyait, remonte dans la mémoire de son téléphone pour parcourir à nouveau ses textos, lit les livres qu’elle lisait, écoute Wagner, comme elle…  

L’écrivain tente ainsi par imprégnation d’esquisser un portrait de la disparue, de « devenir elle, en quelque sorte », pour mieux la comprendre, mieux l’aimer et peut-être se « délivrer du mal » qu’il pense lui avoir fait. Adoptant les comportements d’un jeune amoureux transi, il concentre son intérêt avec intensité, voire maniaquerie, sur cette femme qui l’a accompagné toute sa vie avec discrétion, et qu’il a le sentiment d’avoir négligée. Comme si sa mort lui permettait, enfin, de la rejoindre et de l’aimer pleinement.

L’écrivain convoque souvent aux détours de cette déambulation amoureuse posthume, la littérature. La sienne, évoquant les livres qu’il a écrits, mais aussi les grands auteurs, dont les mots accompagnent son chemin intérieur.

Ce nouveau roman de Morgan Sportès est une variation très personnelle autour de l’amour, et de la mort. L’écrivain déroule sans logique chronologique son récit, il en a même rayé les dates, comme si le temps, en temps de deuil, n’avait plus de sens. Son écriture est un mélange de chair et de lyrisme. Il détaille par le menu tous les épisodes qui rythment la maladie de sa femme, puis sa mort, puis la cérémonie d’incinération, tout en donnant à ce chant posthume une tonalité mélancolique mêlée d’humour.

Morgan Sportès s’est fait connaître avec des romans comme L’appât ou Tout, tout de suite, inspirés de faits réels, produisant une littérature que les Américains  appellent la « Non Fiction » . Avec Si je t’oublie, il s’essaie à l’auto-fiction, puisant cette fois dans sa propre vie matière à littérature et il réconcilie, par-delà la mort, la littérature avec sa vie. « Sans doute le livre qu’en ce moment j’écris est-il assimilable, par sa technique, à l’art du ‘Kintsugi’, si je m’essaie à recoudre du fil –aussi précieux que je le puisse imaginer – de mon récit, les morceaux épars d’une existence obscure : la vie d’Aude. Fil d’or et d’amour. Comme si ce qu’on a brisé –criminellement brisé- se pouvait jamais ‘réparer' ».

Couverture de
Couverture de « Si je t’oublie », Morgan Sportès (Fayard, août 2019) (FAYARD)

Si je t’oublie, de Morgan Sportès (Fayard – 320 pages – 20 €)

« Sur son lit, Aude était figée. Yeux clos. Col engoncé dans une minerve en plastique translucide blanc laiteux qui tenait sa tête bien droite. Un drap jaune la recouvrait toute entière, jusqu’au haut de la poitrine. Ses pieds le soulevaient à une extrémité. On eut dit un gisant de marbre. Rien qui bougeât. Le plus total silence régnait dans la pièce d’où le personnel était sorti. J’étais debout, face à elle. Seul. Cette idée m’assaillait en leitmotiv, comme des vagues le rivage : Elle était là. Elle n’était plus là ! Jamais sans doute n’avais-je à ce point approché le mystère de ce verbe ÊTRE. »          

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