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Montaigne, portrait anonyme, XVIe siècle.

A partir de juin 1585, la peste dévaste Bordeaux. « On meurt comme mouches », écrit à Michel de Montaigne (1533-1592) un notable de la ville. 14 000 morts sont bientôt dénombrés, sur une population estimée à 50 000 habitants. La paralysie soudaine de la cité ressemble, trait pour trait, à ce que nous venons de connaître avec le confinement : collèges fermés, commerçants craignant la faillite, habitants claquemurés. Différence notable : les pauvres qui contrevenaient aux consignes étaient pendus.

Sur les routes, six mois durant

« Au-dehors et au-dedans de ma maison, je fus assailli par une peste violente entre toutes », écrit Montaigne au livre III des Essais, dans le chapitre 12, intitulé « La physionomie ». En toute hâte, il doit partir, quitter son domaine, les paysans qui travaillent ses terres, laisser la demeure « sans garde et abandonnée ». Il se retrouve sur les routes, six mois durant et sert « misérablement » de guide à la « caravane » composée de sa mère, 75 ans, sa femme, sa fille, 14 ans, plus sans doute quelques domestiques. La petite troupe, qui cherche refuge, trouve plus souvent portes closes que bras ouverts.

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En partant vite, loin et longtemps, Montaigne suit le précepte recommandé depuis l’Antiquité en cas d’épidémie, notamment par le médecin-philosophe Galien, qui soigna l’empereur romain Marc Aurèle. « CLT » résume cette consigne, acronyme du latin cito (pars « vite »), longe (va « loin ») et tarde (reviens « tard »). Ce qu’on ne sait ni soigner ni prévenir, il faut le fuir. En quittant tout brutalement, le philosophe se conforme donc à des prescriptions célèbres et justifiées.

Le problème, c’est qu’il est encore maire de Bordeaux ! Son second mandat expire en effet le 30 juillet de cet été 1585. Lui qui se dévoua pour la ville sans compter ni son temps ni sa peine, qui montra courage, sagacité, résolution et habileté au service de ses concitoyens, rédige finalement une lettre sans gloire pour annoncer qu’on ne le verra pas en ville pour passer les pouvoirs à son successeur.

Affronter la peste, déjà fait

Une partie de la postérité lui a vivement reproché sa désertion, voire sa lâcheté. Même Stefan Zweig juge que Montaigne aurait partiellement perdu honneur et dignité en n’assumant pas sa fonction jusqu’à son terme. La défense fait valoir qu’il n’a pas réellement fui la cité, puisqu’il était déjà à Eyquem quand la peste éclata. En outre, disent ses inconditionnels, Montaigne a refusé de retourner en ville alors qu’il restait seulement quelques jours avant la fin de son mandat, et qu’il n’était donc plus vraiment en fonctions.

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