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Le premier roman de Yann Moix, en 1996, s’appelait Jubilations vers le ciel. Il reste de nombreuses jubilations dans Orléans (beau titre), et un vigoureux refus de la mélancolie. Mais là n’est pas le propos. Le résumé, en quatrième de couverture, dit l’essentiel : «Et je me promis qu’un jour, quand je saurais écrire la vérité dans sa simplicité nue, je la dirais dans un roman d’humiliation comme il existe des romans d’initiation.» C’est un passage du livre, dont il importe de citer la suite : «Tel serait le genre que j’inventerais. Ce jour-là, ce jour-là seulement, peut-être, j’aurais du génie.»

Orléans, dix-septième livre de l’auteur, se présente comme un diptyque : «Dedans» et «Dehors». Dans chaque partie, le parcours scolaire est égrené classe par classe, de la «maternelle» à «mathématiques spéciales». Si «Dedans» est consacré au martyre de l’enfant battu, les échappées n’en sont pas moins nombreuses du côté de la littérature salvatrice, car Orléans raconte, indéniablement, la naissance d’une vocation. «Dehors» tente d’échapper au huis clos familial pour accueillir l’école, les amis, les filles, la découverte de «l’extase intellectuelle» avec les philosophes. Le père revient toutefois empiéter sur la zone libre : la patinoire, où le fils lui échappe ; l’orientation scolaire, où le champion de la dissertation se retrouve coincé dans une prépa scientifique. L’humiliation perdure : «Qui nous dit que la démence ne provient pas d’une humiliation de trop ?»

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Pour le lecteur, ces humiliations ressemblent plutôt à des sévices. Les cauchemars de l’enfant réveillent le père : il le largue une nuit dans la forêt. Le petit lecteur ne parvient pas à sortir du lit : la mère le conduit à l’école en pyjama, il boira là son bol de cacao avec la lâche complicité de l’instituteur. Dans la première comme dans la deuxième partie, le narrateur fait des bêtises, personne ne dira le contraire. Qui vole du chocolat chez l’épicière (CP), et des livres de Gide à la bibliothèque (CM1) ? Qui tabasse le fils de l’institutrice (CE1) ? Qui fait le singe, suspendu au panier de basket (sixième) ? «Encore lui ! Nom de Dieu !», dit un maître, faisant écho au «Il va avoir ma peau, ce gosse !» parental. Est-ce une raison pour le laisser geler dehors, le fouetter, le gifler, lui cracher dessus, détruire ses affaires, lire ses textes en public en hurlant de rire ? «Petit enculé, va !» est l’ignoble leitmotiv de la mère. Le père parle moins qu’il ne cogne.

Et enfin, les pires scènes. A 10 ans comme à 14, l’enfant a des problèmes intestinaux : «Je m’oubliais dans mes coutures», écrit-il avec préciosité. Il cache ses caleçons sous son matelas. «Mon père, découvrant mes sous-vêtements souillés de matière fécale, certains frais, d’autres anciens et recroquevillés sur eux-mêmes par une croûte de merde séchée, n’en crut pas ses yeux.» Le père en barbouille la figure du fils, lui met le nez sur ses propres selles, dans les toilettes. La mère ira jusqu’à poser sur la table «une assiette composée de mes excréments», le soir où son amoureuse est invitée à dîner.

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Ce linge sale déclenche chaque fois la violence, enchaînement sadique qui prend à la gorge. On n’est pas obligé de prendre chaque souvenir au pied de la lettre. Deux autodafés dans la chambre du héros, n’est-ce pas un de trop ? Reste, prégnante, la sensation d’une rage enfantine, précoce et définitive.


Claire Devarrieux

ORLÉANS de YANN MOIX Grasset, 272pp., 19€

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