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Modiano poursuit son œuvre, une quête infinie dans les méandres de la mémoire. Mais cette fois, miracle de l’encre sympathique, le brouillard se lève. 

Le romancier prix Nobel de Littérature en 2014 Patrick Modiano publie Encre sympathique (Gallimard), son vingt-neuvième roman. On y retrouve son univers, fait de déambulations dans la mémoire et dans les rues d’un Paris disparu. Cette fois, l’issue ouvre une brèche dans le passé perdu.

Ouvrir un livre de Patrick Modiano, c’est un peu comme ouvrir la porte ou les volets d’une maison fermée depuis un moment, et se laisser aller au plaisir de retrouver une odeur, une lumière, une atmosphère familière.

Cette fois, Patrick Modiano nous met dans les pas de Jean Eyben. Quand l’histoire démarre, Jean se souvient de ses vingt ans. Son employeur, un détective du nom de Hutte, l’a chargé d’enquêter sur la disparition de Noëlle Lefebvre.

Son patron a consigné toutes les informations sur une « simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps ». Des lieux, des noms, une brève rencontre à la terrasse d’un café, une poste restante et un agenda retrouvé dans le double fond d’un tiroir… Cette enquête de courte durée ne mène nulle part. Et pourtant, en quittant son travail quelques mois plus tard, Jean emporte avec lui « la fiche dans sa chemise bleu ciel qui traînait sur son bureau. En souvenir ».

Plus tard, et à plusieurs reprises, le nom de Noëlle Lefebvre, rejaillit, sans apporter plus d’éclaircissements. « Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas, et puis, un jour, il revient à l’improviste quand vous êtes seul et que rien autour ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme ». 

Des noms, des lieux, des souvenirs qui lui échappent, le narrateur ne peut s’empêcher de ressentir une impression étrange au contact de cette affaire, comme si il y était lié, d’une manière ou d’une autre, mais en quoi ? « Je finissais par croire que j’étais à la recherche d’un chaînon manquant de ma vie », dit-il. Trente ans plus tard, le narrateur poursuit ses investigations en écrivant un livre.

Comme dans un jeu de piste se dilatant dans toute son œuvre, on pourra s’amuser à repérer des éléments, personnages, lieux, déjà présents dans les autres romans de Patrick Modiano. On retrouve aussi dans Encre sympathique l’univers si particulier de l’écrivain, imprégné de la quête infinie d’un passé qui ne cesse de se dérober.

Le narrateur s’accroche à des noms, à des lieux, nous faisant voyager dans le Paris d’autrefois, et au fil du temps, dans un Paris en mutation. Le monde a changé, mais les progrès technologiques ne nous aident en rien dans cette quête du passé, et c’est « tant mieux », souligne le narrateur, « car il n’y aurait plus matière à écrire un livre ».

Comment attraper le passé, comment combler les blancs, comment relier les événements et les personnages qui traversent une vie ? Comme toujours chez Modiano, la véritable enquête cache une quête d’identité. Mais cette fois, l’encre est sympathique et l’écrivain ne nous laisse pas dans le brouillard.

Magie ou simple changement de point de vue ? A l’occasion d’un voyage à Rome et d’un passage du « je » au « elle », la brume, soudain, se lève. Le narrateur acceptera-t-il de s’aventurer dans un horizon nettoyé des mystères du passé ? Lui qui se demande s’il n’est pas « préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ? » Le romancier laisse au lecteur le soin d’en décider…

« Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir », nous avait prévenu Patrick Modiano citant Blanchot en épigraphe de cette nouvelle pièce maîtresse ajoutée à son œuvre.

Couverture "Encre Sympathique", de Patrick Modiano
Couverture « Encre Sympathique », de Patrick Modiano (GALLIMARD)

Encre sympathique, de Patrick Modiano (Gallimard – 137 pages – 16 €)

A noter la sortie en format poche dans la collection Folio-Gallimard de Souvenirs dormants, publié en octobre 2017.

« Cette recherche risque de donner l’impression que j’y ai consacré beaucoup de temps –déjà cent pages- mais ce n’est pas exact. Si l’on met, bout à bout, les moments que j’ai évoqués jusqu’ici dans un certain désordre, cela fait à peine une journée. Qu’est-ce qu’une journée sur une distance de trente ans. Et trente ans s’étaient écoulés depuis le printemps où Hutte m’avait envoyé dans ce bureau de la poste restante, jusqu’à mon entrevue avec Roger Béavioure dont le nom ne s’écrivait pas Behaviour. En somme, trente ans au cours desquels Noëlle Lefebvre ne m’aura vraiment occupé l’esprit qu’une journée.
Il suffisait que cette pensée me visite quelques heures, ou même quelques minutes, pour qu’elle ait son importance. Dans le tracé assez rectiligne de ma vie, elle était une question demeurée sans réponse. Et si je continue d’écrire ce livre, c’est uniquement dans l’espoir, peut-être chimérique, de trouver une réponse. Je me demande : Faut-il vraiment trouver une réponse ?
J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper. »

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