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Peut-on renaître de ses cendres ? C’est à cette question que répond Nathacha Appanah dans son très beau dixième roman, « Le ciel par-dessus le toit ».

Nathacha Appanah avait reçu avec Tropiques de la violence, le prix Roman France Télévisions en 2017. Son dixième roman, Le ciel par-dessus le toit a été publié le 22 août aux éditions Gallimard. La romancière mauricienne, qui écrit en français, y  raconte l’histoire d’Eliette, livrée à la convoitise des hommes par ses parents dans l’enfance. Arrivée à l’âge adulte, la jeune femme a tenté d’effacer les traumatismes en faisant table rase, jusqu’à se choisir un nouveau prénom, Phénix, pour mieux renaître de ses cendres. Mais peut-on vivre en occultant le passé ?

L’histoire :  dans cette famille, il y a Eliette, alias Phenix, la mère. Paloma, la fille, et Loup, le fils. Loup a 17 ans. Il est en prison. Loup « n’est pas un garçon comme les autres, il faut l’avouer mais qu’est-ce qu’il a exactement, et qu’est-ce qu’il n’a pas précisément », sa mère ne le sait pas. Loup est en prison parce qu’il a pris la voiture de sa mère, et conduit (sans permis) toute la nuit pour aller retrouver sa sœur Paloma, qu’il n’a pas vue depuis dix ans. Comment Loup en est-il arrivé là ?

Les blessures de l’enfance ont des effets irréversibles et provoquent, comme les tremblements de terre, des répliques incessantes sur les générations qui suivent. C’est ce que raconte en 125 pages ce roman, dont le titre a été emprunté à un poème de Verlaine publié dans le recueil Sagesses (1880), et que le poète a écrit pendant son incarcération en 1871 à la suite de son altercation avec Rimbaud. Un poème dans lequel il évoque les pensées qui l’occupent entre les quatre murs de sa prison.

Comme Verlaine, Loup est enfermé. Il est bel est bien entre les quatre murs d’une prison, mais de quelle prison s’agit-il ? N’est-ce pas plutôt en lui-même que ce garçon est reclus, victime d’une histoire qui l’a précédé ? « Toujours et encore, il y a les murs qui entourent, qui séparent, qui aliènent », nous dit-elle. « Il y a des gens dehors, les gens dedans, histoires toutes tracées, histoires de déterminisme (…)« , remarque la romancière en préambule de son roman.

Pendant que Phénix astique sa vaisselle, lui reviennent les souvenirs de son enfance, du temps où elle s’appelait encore Eliette, qu’elle était cette fillette d’une beauté sauvage dont les parents faisaient, sans penser à mal, une poupée chanteuse, habillée et maquillée comme une femme, livrée en pâture aux regards des hommes, jusqu’à ce que forcément, ça tourne mal. Ces pensées la ramènent aux racines, pleines de nœuds, qui emberlificotent son existence, et celle de ses deux enfants, Paloma et Loup, empêchant qu’entre ces trois-là la vie circule « normalement ».    

Alors, peut-on jamais voir « le ciel par-dessus le toit » ? Oui, nous souffle ce roman. « L’enfant pas comme les autres », celui qui ne peut pas se retenir de faire des rimes, trouve le moyen de briser les murs de la prison, parce que, dit-il, « parfois il faut savoir pour pouvoir continuer à vivre ». Son acte de résistance, ouvre pour lui-même, pour sa mère et pour sa sœur, la porte sur « un endroit ouvert sur la mer, le ciel, et la terre ».

Nathacha Appanah construit son roman comme une variation à trois voix, qui courent comme le flux des pensées de ses trois personnages, à la manière de la romancière anglaise Virginia Woolf. Et même si l’utilisation de la troisième personne place le lecteur en léger surplomb, l’écriture organique de la romancière, tantôt percussive, tantôt mélodique, parfois les deux ensemble, nous entraîne comme une bande-son dans les sentiments les plus intimes des personnages. Un roman que l’on lit d’une traite, avec beaucoup de plaisir.

Couverture de "Le ciel par-dessus le toit", de Nathacha Appanah 
Couverture de « Le ciel par-dessus le toit », de Nathacha Appanah  (GALLIMARD)

« Le ciel par-dessus le toit » Nathacha Appanah (Gallimard – 125 pages – 14 € – parution le 22 août 2019)  

« Eliette monte sur scène vêtue de sa robe qui attrape la lumière  quand elle se place devant le micro, elle se sent quitter son corps, flotter au-dessus d’elle-même et le voilà cet angle qu’elle chérit tant. Ce soir, devant tous ces gens et ce journaliste de la presse locale qui se tient à ses pieds, avec son appareil photo, c’est la dernière. Curieusement, elle a un peu de chagrin pour sa mère derrière les rideaux, pour son père qui ajuste le soufflet de son accordéon. Ce n’est pas entièrement de leur faute. Elle perçoit le souffle retenu de la salle, c’est comme le souffle de cette chose dont elle ne connaît pas le nom et à qui, cette fois, elle ne cherche pas à échapper. Elle ouvre la bouche et tandis que la houle l’assomme, la soulève, la fait tournoyer et l’emmène vers le fonds, elle ne chante pas, On dirait le sud comme c’était prévu mais elle crie comme jamais elle n’a crié. »

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