Via    Liberation

Au moment d’apprendre la mort de l’écrivain Eric Holder, à 59 ans, ce n’est pas la liste de ses œuvres au grand complet qui vient peu à peu à l’esprit. On pense à deux réussites, bien distinctes : d’un côté les livres ravissants publiés au Dilettante, petit format, textes courts, nouvelles et récits, aquarelles heureuses dont cette simple phrase nous semble résumer l’espoir et l’ambition : «Une voix appelle à table, depuis la maison.» On aime plus que tout les couvertures dessinées par Anne-Marie Adda. C’est d’ailleurs avec Eric Holder (Nouvelles du Nord) en 1984, puis Bernard Frank (Grognards et Hussards) que le Dilettante a commencé.

Restent d’autre part en mémoire, bien sûr, les deux grands succès : l’Homme de chevet en 1995, et Mademoiselle Chambon l’année suivante, ces deux romans publiés par Flammarion, où cinq livres d’Eric Holder ont été édités en dix ans. Puis il a retrouvé, en 2007, le Seuil, la maison de son premier roman, Manfred ou l’hésitation (1985), pour la Baïne, et enfin la Belle n’a pas sommeil en 2018, des fictions entre océan et Médoc, puisque c’est avec cette lumière-là qu’il écrivait désormais.

Comptoir

Eric Holder est né en 1960 dans le Nord, il a passé son enfance dans le Midi, et il est mort à Queyrac (Gironde) mardi, a-t-on appris samedi. Il s’était installé dans le Sud-Ouest en 2005, après avoir quelque temps posé son sac dans la Brie, à Thiercelieux. «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Ainsi commence «Au milieu de nulle part», la première nouvelle du recueil la Belle jardinière (le Dilettante, 1994), qui raconte des kilomètres à bicyclette, des voisins accueillants, des apparitions d’écoliers qui lui évoquent la poésie de Maurice Fombeure, c’est dire si Holder n’est pas un auteur bling-bling.

Dans un autre recueil, En compagnie des femmes, la nouvelle «le Beau nom de Bretagne», propose une définition : «Elle n’a jamais vu ce jeune homme qu’au comptoir. Il est écrivain, il n’en fait pas mystère, il n’en tire pas gloire non plus. Il est écrivain comme on est charpentier. Il lui offre parfois un livre qu’elle lira ou non, il s’en moque, c’est par amour du travail accompli, et par amitié pour elle.» Plus d’un personnage d’Eric Holder, double autofictif ou non, fêtera la vie ou conjurera la solitude au comptoir. Mais ils aiment tous le travail bien fait.

En suspens

L’homme qui s’occupe d’une tétraplégique dans l’Homme de chevet est un alcoolique sans attache et sans le sou qui perd le goût de boire cependant que l’infirme capricieuse qu’il materne reprend goût à la vie. C’est devenu un film en 2009 avec Sophie Marceau et Christophe Lambert, qui ont moins marqué les lecteurs d’Eric Holder que, la même année, le duo Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon, filmés par Stéphane Brizé. Un homme marié, un maçon, trouve l’âme sœur qu’il ne cherchait pas en la personne de l’institutrice de son fils, Mademoiselle Chambon. Holder, surtout dans ce roman-là, a travaillé sur un érotisme en suspens parfaitement bouleversant.

Il lui est arrivé de mettre en scène des mystères plus amples (Hongroise, Flammarion, 2002), des couples et des drames plus flamboyants (la Saison des bijoux, Seuil, 2015). Mais rien à faire, la roue de la fortune s’est bloquée, en ce qui le concerne, sur les années 90. Ne le quittons pas sans citer Suzanne, dans En compagnie des femmes. «Au final, il fallut se résoudre à ce que tu ne sois rien du tout. Il y avait de l’inquiétude, dorénavant, lorsqu’elle évoquait ton avenir, car que font les petits-fils, quand les grands-mères ne sont plus là ?» Eric Holder ajoute : «Pour l’heure, à vingt ans, tu allais dans les rues glacées, et le long de la Deule. […] Aux grands ciels d’un bleu coupant, tels qu’en a peint Jongkind, succédaient des nuits tombées trop vite, à six heures, des halos de jaune vérolé dans le noir d’encre.» Se souvenir que dans l’œuvre d’Eric Holder, c’est le bleu qui domine.


Claire Devarrieux

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