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Les basketteurs tricolores entameront leur Coupe du monde ce samedi à Shenzhen (Chine) contre la sélection allemande de Dennis Schröder et c’est un placard rempli de fantômes que ceux-là vont ouvrir, l’adversaire aidant : ces mêmes Allemands avaient plombé les Bleus (84-81) en huitièmes de finale de la dernière compétition internationale, l’Euro turc de 2017, signant ainsi le plus grand crash du basket français lors du siècle en cours.

Le sélectionneur, Vincent Collet, était resté en place faute de mieux (qui d’autre ?) et il posait jeudi dans l’Equipe des bases programmatiques à donner le frisson : «On ne peut pas venir en sélection et faire ce que l’on veut. Si on fait ça, dans le meilleur des cas, on a des performances individuelles. Mais pas d’équipe. Il faut une évolution.» Quand on écoute ceux dont c’est le métier, le basket est un sport de dureté et d’aveuglement : il est très difficile de faire passer l’idée au public qu’un Evan Fournier avait été considéré en interne comme le fossoyeur en chef d’une équipe tricolore pour lequel il avait inscrit 27 points, à 10 sur 17, au tir le jour de l’élimination devant l’Allemagne, d’autant que le basket français est un petit milieu, où l’on sait devoir cohabiter au long cours et où il ne faut jamais insulter l’avenir. Les fans parlent statistiques : Collet et ses pairs répondent attitudes.

Porter pâle

Or, le basket de sélection est à la rue : l’équipe américaine qui défendra son titre en Chine ne compte dans ses rangs que deux joueurs consacrés All Star (l’élite de la NBA, le championnat nord-américain), l’ailier des Bucks de Milwaukee Khris Middleton et le meneur des Celtics de Boston Kemba Walker, les autres s’étant fait porter pâle ou bien par manque d’intérêt, ou sur l’amicale pression de franchises NBA qui ne les payent pas plusieurs dizaines de millions de dollars par an pour les voir se tordre une cheville sur un parquet chinois devant l’équipe de République dominicaine.

Bref : les équilibres sont fragiles, et ils doivent être éprouvés par l’adversité. «En 2017, les messages ne sont pas passés, raconte Collet. Ils n’étaient pourtant pas bien différents de cette année. Il faudra attendre la compétition pour voir si on a progressé. Mon principal regret [en Turquie], avant le résultat, c’est que les joueurs n’aient pas su s’approprier l’aventure, montrer plus de solidarité.» Le sélectionneur explique aussi avoir emprunté son propre chemin de Damas : les qualifications pour ce Mondial chinois, qu’il a abordées la plupart du temps sans ses joueurs estampillés Euroligue (c’est-à-dire évoluant dans les meilleurs clubs européens, comme Axel Toupane ou Nando De Colo), ni ceux jouant en NBA (Rudy Gobert, Nicolas Batum, Evan Fournier).

La plupart des joueurs utilisés en éliminatoires ont certes disparu pour faire de la place aux vedettes tricolores, mais il en reste quelques-uns (Andrew Albicy, Paul Lacombe) et peut-être un esprit, ou du moins «une inspiration» (Collet dans l’Equipe), pouvant servir de canevas. Des joueurs modestes montrant les bonnes pratiques à des vedettes, qui sont justement devenus multimillionnaires et «vedettes» parce qu’elles avaient plus de talent que les joueurs modestes : difficile d’y croire. Difficile aussi de croire à une prise de conscience collective dans un contexte où les inimitiés perdurent dans le vestiaire et où la star consacrée de l’équipe (Nicolas Batum) sort sans sourciller d’une défaite en quart de finale des Jeux olympiques de Rio avec zéro point au compteur.

Tombeau

Sauf que le sport fait des miracles. Enfin parfois. Surtout quand les intéressés ont le feu aux fesses, la fierté de ne pas se casser la gueule deux fois de suite par manque de combativité (la honte), l’orgueil de montrer qu’il y a une vie après la retraite des deux immenses tauliers que furent Tony Parker et Boris Diaw, un meneur tellement suspect et inexpérimenté à ce niveau (le Knicks de New York de 21 ans Frank Ntilikina, dans le dur en NBA comme lors des matchs de préparation pour ce Mondial) qu’il obligera par séquence son équipe à jouer à tombeau ouvert et un sélectionneur prenant cette histoire comme un «challenge personnel».

A part ça, les Etats-Unis ont perdu leur premier match depuis 2006 contre l’Australie lors de la préparation, la Grèce a le meilleur joueur de la compétition en magasin (l’ailier fort Giannis Antetokounmpo, 2,11 mètres de taille, 2,21 mètres d’envergure), l’Espagne du tout frais champion NBA Marc Gasol est annoncée aussi forte que d’habitude – ce qui n’est pas peu dire – et la sélection serbe brille comme l’or dans le secteur intérieur (les grands, sous les panneaux), souvent décisif. Un Mondial, c’est d’abord et surtout un joyeux bordel, dans un univers du basket mis en coupe réglée par les millions de dollars et les statistiques. Puissent les Bleus l’utiliser pour s’y (re)trouver eux-mêmes.


Grégory Schneider

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