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« Nousille », « piaf », « grain » ou encore « zeste ». Autant de noms poétiques pour désigner… des monnaies ! Virtuelles, elles sont utilisées dans des modes évolués de troc : les systèmes d’échange local (SEL). Les SEL veulent transformer l’échange en lien social, une démarche qui fait des petits.

Un principe d’échanges égalitaires

« Demandes : prêt de marteau, service informatique – Offres : lecture, confection d’ourlets, don de matelas. » Les catalogues des SEL proposent d’échanger… mais pour changer le monde. Le fonctionnement repose sur une monnaie commune et des rencontres régulières, dans des valeurs de réciprocité et de bienveillance. L’argent y est proscrit.

Lors des réunions mensuelles, sur les sites Web, par messages, les membres du SEL découvrent les offres et les besoins de chacun. Après accord, les deux « sélistes » formalisent leur échange par un bon dans la monnaie du SEL. Crédit et débit sont ensuite enregistrés dans des comptes individuels. Cette opération permet des échanges multilatéraux, dépassant le système de troc classique.

Les noms amusants des monnaies cachent une unité de mesure commune : le temps. Et plus exactement : la minute. Une heure de jardinage vaut 60 grains, comme celle de soutien scolaire ou d’une réparation de vélo. Ainsi, le niveau de qualification nécessaire à la réalisation de l’échange est moins important que le temps passé.

« Chaque personne a la même valeur, quel que soit son apport. Comme le dit la devise des SEL : le lien compte plus que le bien », explique Annick, de SEL’idaire, « la maison commune des SEL », une association d’appui aux SEL.

Des prétextes aux retrouvailles

Chaque SEL reflète cependant l’esprit de ses fondateurs : groupe de voisins, d’amis ou de citoyens portés par une vision ou un projet de transformation de la société. Mais ils doivent s’engager à « fonctionner en toute indépendance vis-à-vis des partis politiques, des mouvements religieux ».

Une diversité qu’illustrent le SEL du Citron, le MontSELrouge et le SEL de Paris, animés respectivement par Michèle, Xavier et Manaz. Enjouée, Michèle incarne le SEL festif : « Notre but est l’accueil des nouveaux arrivants dans la région et la lutte contre le gaspillage. Nous organisons une Gratiféria annuelle, un vide-grenier gratuit avec plein d’animations ! »

À Montrouge, le choix est plus radical : pas d’argent pour l’adhésion et pas d’échange de biens, même si les dons sont possibles. « Le plus important est de se retrouver et se connaître », précise Xavier. À Paris, Manaz déroule le programme mensuel publié dans La Voix des piaffeurs, le journal du SEL : bourse locale d’échange (BLE), atelier de réparation, animations et permanence d’accueil pour les nouveaux… avec un crédit de bienvenu pour les inciter à se lancer.

Mettre son grain de SEL dans le lien social


Services ponctuels et entraide

Des retrouvailles et des animations qui doivent cependant s’inscrire dans le cadre légal et ne pas permettre le travail dissimulé. Au Collectif des SEL, autre association d’appui, Roland et Gilles insistent : « En associations de fait ou loi 1901, les membres des SEL ne doivent pas proposer des services récurrents ou relevant de leurs compétences professionnelles. »

« En 2018, environ 39 500 zestes ont été échangés entre la centaine de membres actifs », indique Michèle du SEL du Citron. Soit une grosse demi-heure par mois. Pas de quoi alarmer l’administration fiscale. « D’autant plus que les sélistes ne sont pas tous actifs. Ils viennent juste aux repas pour passer un moment convivial », ajoute l’animatrice. La frontière entre solidarité et travail clandestin a d’ailleurs été définie lors du procès fin 1997 du SEL de l’Ariège, le premier français, créé en 1994.

Le troc interentreprises, un mode de financement méconnu

« Le SEL repose sur la solidarité. Même s’il s’est développé en période de chômage, il n’a pas pour objectif la lutte contre la précarité. Il n’y a pas de partage de denrées alimentaires par exemple », précise Jean-Michel Servet (1), professeur honoraire de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, lui-même membre d’un SEL. « En renforçant le lien social, dans une période de dispersion familiale et géographique, le SEL recrée des réseaux de sociabilité fondés sur des valeurs communes. » Ou « de rester debout », comme le formule Annick.

Vers un social « nouvelle génération »

Si le nombre de SEL reste constant, un peu plus de 500, les sélistes vieillissent… Le rajeunissement passe par le Web et l’émergence d’applications mobiles de voisinage et de troc. Certaines mixent solidarité, consommation responsable avec bons de réduction, annonces de professionnels. D’autres s’inscrivent dans une mission d’innovation sociale plus marquée. C’est le cas d’Indigo, qui propose des bons points, les « goodvibes », en plus du digo, sa monnaie, pour une implication dans une association, par exemple.

Stéphane de Freitas, créateur d’Indigo, réseau social solidaire

Les purs sélistes seront sceptiques. Néanmoins, les SEL sont souvent à l’origine de nouvelles formes de commerce ou de partage. Les réunions du Livre voyageur à Montreuil, les Amap, les boîtes à livres en témoignent. Certains vont plus loin avec la création de boutiques sans argent comme au Siga-siga, à Paris dans le 12e arrondissement ou à La ferme du Trousseau dans le Calvados. Chacun y dépose et y prend ce dont il a besoin. Ou envie.

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Une pratique ancestrale

Le troc est une pratique ancestrale. Mais ces expériences d’organisation économique multilatérale sont récentes en Occident. Dans les années 1980 au Canada, Michael Linton crée un système de troc reposant sur une monnaie locale, le green dollar.

Ce premier « local exchange trading system » (Lets) ou système d’échange local (SEL) a pour vocation de lutter contre le chômage. Le modèle connaît ensuite un fort développement au Royaume-Uni.

En 1994, le premier SEL est fondé à Mirepoix en Ariège, suivi en 1995 par le premier SEL urbain à Lyon (la Croix-Rousse). Vingt-cinq ans après, la France compte un peu plus de 500 SEL actifs.

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