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La géographie est la science de la cohabitation, mais celle-ci serait-elle possible entre l’Iran et l’Arabie Saoudite que l’on dit au bord de la guerre ? Paradoxalement, l’attaque des sites pétroliers saoudiens le 14 septembre par des drones et missiles de croisière dont l’origine est discutée, mais qui servent la politique iranienne, pourrait débloquer la situation. En mettant en évidence l’impuissance des grandes puissances, elle souligne l’urgence d’un dialogue entre les deux principaux riverains rivaux du Golfe. L’échec de la médiation diplomatique française entre l’Iran et les Etats-Unis lors de la récente assemblée générale de l’ONU semble par ailleurs avoir précipité les événements.

L’Arabie Saoudite a d’abord constaté que son puissant allié américain n’a pas été capable de la défendre et que son propre gigantesque arsenal militaire ne fonctionnait pas. En voyage éclair à Riyad, le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a signifié qu’il n’était pas question de faire la guerre à l’Iran et qu’une réponse «non militaire» devait être privilégiée. En clair : l’Arabie Saoudite doit reconnaître l’émergence de l’Iran comme puissance régionale et accepter de discuter avant que sa position ne soit à nouveau affaiblie. Cette stratégie n’exclut pas un discours tactique de Donald Trump accentuant une nouvelle fois de plus les sanctions contre Téhéran pour satisfaire ses alliés, notamment en Israël.

Geste impossible

Le constat d’échec de la politique américaine et de ses alliés des monarchies pétrolières impose de trouver une issue acceptable avant l’élection présidentielle de novembre 2020. Tout a été dit sur le fiasco militaire et politique en Afghanistan et en Irak, mais le pire serait une défaite humiliante de l’Arabie Saoudite au Yémen. Tandis que les Emirats arabes unis, principal partenaire dans la coalition arabe, ne veulent plus être en première ligne dans ce conflit sans fin, Riyad envisage la possibilité d’un cessez-le-feu. Dans le même temps, la politique américaine de «pressions maximales» contre l’Iran n’a pas eu les résultats escomptés. La République islamique résiste assez bien malgré la catastrophe économique imposée aux Iraniens et l’exacerbation des conflits politiques internes.

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Le volontarisme de la France pour sauver l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien en cherchant à établir un dialogue direct entre l’Iran et les Etats-Unis a permis de faire baisser la tension et d’ouvrir la route à un futur dialogue, mais le président Hassan Rohani a refusé de prendre Donald Trump au téléphone lors l’Assemblée générale de l’ONU. Un geste impossible si on prend en compte la culture politique iranienne. Mais cet échec traduit peut-être aussi le fait que les grandes puissances du Conseil de sécurité de l’ONU ne sont plus capables de s’imposer pour régler les problèmes régionaux comme ce fut le cas en 2015 avec l’accord sur le nucléaire.

Silence pour le moment du côté saoudien

Ces échecs diplomatiques et l’opération militaire contre l’Aramco ont donc imposé une nouvelle dynamique. Dans son discours à l’ONU, le président iranien a proposé une «coalition de l’espoir» et «une initiative de la paix d’Hormuz» avec tous les pays riverains, en incitant l’Arabie à constater que son voisin historique et futur est l’Iran et non pas les lointains Etats-Unis. La Chine, jusqu’ici très discrète, mais principal client du pétrole et du gaz du golfe Persique, a complété l’initiative iranienne en proposant d’y associer, outre la Chine, le Japon, l’Inde, la Russie et l’Europe. Il s’agirait d’un accord de sécurité régionale dirigé par les pays asiatiques, les nouveaux émergents, excluant les Etats-Unis qui ne sont plus crédibles.

La cohabitation, ou du moins la coexistence pacifique entre les pays voisins du Golfe, est loin d’être acquise. L’Irak, premier partenaire économique de l’Iran et allié des Etats-Unis, s’impose depuis plusieurs mois comme un intermédiaire efficace. A son retour de Riyad, son Premier ministre Adel Abdel-Mehdi a déclaré : «Iran et Arabie sont prêts à négocier.» Silence pour le moment du côté saoudien, mais l’hypothèse d’un dialogue irano-saoudien est désormais crédible.

En 1973, après le retrait britannique de la région, Richard Nixon avait désigné l’Iran et l’Arabie Saoudite comme «gendarmes du Golfe». Un rôle qu’aucun des deux pays n’était alors capable d’assumer. Mais cinquante ans plus tard, le rapport de force semble avoir changé : fin du leadership américain, affirmation des grands pays d’Asie, et surtout volonté d’autonomie des nouvelles puissances régionales longtemps rivales et qui pourraient devenir simplement concurrentes.


Bernard Hourcade Spécialiste de l’Iran, directeur de recherche émérite, CNRS

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