Via    Liberation

Sur la place de Saint-Sozy (Lot), Emmanuel Macron épluche la feuille de paie d’un artisan retraité. Dans quelques heures, il va participer à un «grand débat» avec des centaines de maires en écharpe. Pour l’instant, il s’est posé sur un tout petit morceau de France en colère, cette feuille de paie d’un retraité de Saint-Sozy, à laquelle il manque 100 euros. Et tandis que l’autre tente de l’attirer sur son terrain, il sèche. «1,7 sur le salaire brut, ça fait 27 euros. Vous êtes d’accord avec moi ?»«Oui»«Alors, pourquoi j’ai 100 euros de moins ?»«A mon avis, vous avez autre chose.» Les caméras de la télé en continu sont là, qui le regardent sécher en direct.

Hors champ, s’amorce un petit cri de colère. «Nous, ce qu’on compte, c’est des euros et des centaines d’euros. C’est pas des milliers ou des millions !» A cet instant, tout peut basculer. Tout peut surgir, Carlos Ghosn, la banque Rothschild, les milliardaires, la guillotine. Mais Macron désamorce. «Moi, non plus.» Et, s’adressant habilement à la crieuse potentielle, il la rabat vers la feuille de paie problématique : «Regardez avec moi…» Il désamorce la colère par les vrais problèmes des gens. Des chiffres contre les cris. Au retraité lésé : «Vous avez la fiche de janvier 2017 ?» Ah non, flûte, pas sur lui. «Vous pouvez me le laisser ?» Il va l’étudier tranquillement, à la maison, à tête reposée. «Est-ce que vous me répondrez ?» «Je ferai mieux que vous répondre, je vais régler.»

Même s’il n’a pas résolu le mystère de la feuille de paie, Macron a remporté une minuscule grande victoire : pour la première fois depuis le début du mouvement des gilets jaunes, il a réussi à parler à des gens. Comme avant le 17 novembre, quand il pouvait tester sur des foules paisibles ses réparties et sa compétence. Accroché à chaque ligne de la feuille de paie, avouant même qu’il y a quelque chose qui cloche, il a réussi à étouffer les cris dans l’œuf. Avec davantage de succès que son ministre des Collectivités locales, Sébastien Lecornu, dans les Hautes-Alpes, face à une dame lui assénant que le gouvernement avait recruté des gendarmes étrangers, et qui n’avait trouvé d’autre réponse que l’énervement.

Une victoire après l’autre. Toujours un peu plus loin, pas à pas. Quelques jours plus tard, à Bourg-de-Péage (Drôme), il se trouve devant plusieurs encolérés à la fois. Retraits de permis, allocations d’adulte handicapé, voix éraillées, colères à fleur de peau, qui se retiennent. Et là encore, des chiffres, de la considération, des «on ne va pas se mentir». Et là encore, il sort vivant.

Depuis deux mois, on dirait que le vrai fossé est celui qui sépare les parleurs et les crieurs. «Les belles personnes», comme disait jadis Mélenchon, et ceux qui crient de colère, de rage, de douleur, ou tout à la fois. Qui crient parce qu’on ne leur a jamais donné la parole. Parce que ça fait des décennies que les beaux parleurs parlent à leur place, paroles paroles paroles, bonbons et chocolats.

C’est sa fonction, au grand débat : noyer les cris, les ensevelir sous un flot de paroles. Des paroles en écharpe tricolore, qui tombent bien droit, comme un costume de notable habitué à parler, avec un plan construit, je serai bref, je vais développer deux points. Rugueuses éventuellement, fielleuses s’il faut, insolentes, elles ont le droit, mais construites. Elle est là, la fracture, entre ceux qui annoncent leur plan à l’avance, parce que le terrain leur appartient, et ceux qui déversent en vrac, où ils peuvent.

Parleurs contre crieurs, c’est la ligne de front. Sur le plateau de France 2, Ingrid Levavasseur est dans le no man’s land, en transit, transfuge du camp des crieurs, de ceux qui exhibent leur feuille de paie à la caméra, vers celui des parleurs, où l’attendent Marlène Schiappa, Jean-Michel Blanquer, Léa Salamé, et tous les autres beautiful, tandis que la poursuivent les insultes de son camp, traîtresse, vendue, retire donc ton gilet. Le crieur n’entend pas le parleur. Le parleur n’entend pas le crieur. Deux langues, deux camps, deux mondes.


Daniel Schneidermann

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