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Un étonnant effet de réel intervient page 243 : tous les salariés sont confinés dans leur logement pendant une mise à jour du système. «Toute personne surprise hors de son logement durant la mise à jour sera pénalisée d’une étoile complète.» Pas de pandémie à l’horizon, mais l’autoritarisme d’une multinationale américaine à l’égard de son personnel.

Le modèle de Rob Hart pour Cloud se trouve sans doute dans les entreprises high-tech nées dans la deuxième moitié des années 1990, celles qu’on appelle aujourd’hui les Gafam. Un gamin, Gibson Wells, une idée, un discours philosophico-paternaliste à deux sous, et une fortune, qui se monte dans son cas à 30 milliards de dollars. Le principe : livrer les consommateurs le plus rapidement possible en utilisant des drones pour qu’ils n’aient pas à se déplacer. Dans un contexte de réchauffement climatique intense et d’émeutes (en particulier les «massacres du Black Friday»), les gens préfèrent qu’on vienne à eux plutôt que s’aventurer à l’extérieur.

Une infiltrée et un ancien gardien de prison

Au-delà de disposer de plus d’une centaine d’immenses entrepôts de marchandises, comparables à ceux d’Amazon, MotherCloud propose à ses salariés tout un système de vie à côté de l’entreprise, logements, retraites, banque, etc. Ainsi, le roman démarre sur une sélection de recrues pour le MotherCloud de Pennyslvanie, où seront pris les deux personnages principaux, Zinnia, en réalité une infiltrée, et Paxton, ancien gardien de prison, dont la petite entreprise a fait faillite à cause de Cloud. C’est l’intérieur du système qui intéresse l’auteur, son analyse psychologique, les rivalités et les mécanismes de harcèlement. Sous couvert de fournir du travail et un salaire à nombre de gens qui ont du mal à vivre sinon, le MotherCloud fait subir à ses employés des cadences infernales et des humiliations permanentes, le summum étant le jour de coupe : quatre fois par an, des gens sont virés massivement parce qu’insuffisamment productifs. Un couperet qui a pour conséquences des suicides et des révoltes jugulées par une sécurité aux ordres.

Rien de bien nouveau sous le soleil en matière de société de surveillance et d’oppression. Mais le thriller d’anticipation de Rob Hart fascine par le cynisme achevé et l’on se laisse porter par l’épanouissement du lien improbable qui se noue entre Paxton et Zinnia, le naïf et l’espionne. Qui se joue de l’autre ? Quant au futur décrit, il semble déjà là : Cloud apparaît comme un livreur de confinés.

Mothercloud de Rob Hart, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michael Belano, Belfond, 416 pp., 21,90 € (ebook: 14,99 €).


Frédérique Roussel

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