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La langue prend l’air (1/6). Petit décryptage des mécanismes qui aboutissent à faire glisser le sens des mots.

Publié hier à 10h00, mis à jour à 14h20 Temps de Lecture 2 min.

Chronique. « C’est vraiment surréaliste d’avoir géré ce concept a minima. Le metteur en scène est un vrai autiste, un peu schizo. Faire mourir le héros derechef au premier acte ! Impossible de valider ce choix. »

Ces phrases, cher lecteur, sont un concentré de perles, ou plutôt de mots qui ne sont pas à leur place. On peut les classer en fonction des mécanismes qu’ils révèlent.

Le premier de ces mécanismes est l’importation. Par exemple d’un champ technique à un autre, ce qui est normal dans un monde qui se technicise de plus en plus : on « gère » ses craintes, on « valide » son choix, on « déplace son curseur »… L’emploi de « surréaliste » relève d’un autre type d’importation, du terrain de l’art à celui de la vie quotidienne. La plupart des utilisateurs du mot n’ont plus à l’esprit qu’il s’agit d’un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée » (André Breton, Manifeste du surréalisme, 1924). Ils veulent simplement dire : « étrange », « stupéfiant ». L’adjectif « romantique » a connu en son temps un sort comparable.

Ces importations conduisent fréquemment à des hyperboles. C’est le cas quand il s’agit de vocabulaire psychiatrique. Ainsi traite-t-on facilement l’introverti d’« autiste » et le capricieux de « schizo ». Du reste, l’usage de la langue a tendance à aller vers l’exagération. Le mot employé subit un phénomène d’usure et son sens s’en trouve affaibli. Peut-être l’emploi de l’adjectif « terrible » au sens que nous lui donnons aujourd’hui (« ce vin n’est pas terrible ») a-t-il été perçu comme une faute à l’époque où il signifiait encore « qui répand la terreur » (« La mer la plus terrible et la plus orageuse/Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse », Racine, Esther).

Les sonorités proches favorisent ces confusions

D’autres glissements de sens se font simplement par confusion : ainsi une « solution de continuité » n’est pas un moyen d’aller plus loin, mais une rupture. Il ne faut pas penser ici à la solution du problème, mais à la dissolution du sucre dans le thé. La locution a minima est entrée dans le langage et dans nos pages avec son contresens, mais « a minima ne signifie pas “au minimum” ; c’est l’abréviation de l’expression judiciaire a minima poena ad maxima, que l’institution utilise pour interjeter en faveur d’une peine supérieure à celle qui a été prononcée. Donc l’expression a minima signifie qu’on va vers un maximum » (Courrier des lecteurs, octobre 2018).

Les sonorités proches favorisent ces confusions. Surtout quand le sens s’y prête : une image parasite s’impose par le biais du son. La faute, courante, qui consiste à employer « derechef » dans le sens d’« immédiatement » ne nous viendrait-elle pas de quelque réminiscence scolaire (caput, « tête » en latin, d’où couvre-chef) qui nous ferait foncer chef baissé plutôt que refaire ? Ces erreurs un peu cocasses et ces étymologies fantaisistes ont beau provoquer l’ire de la correctrice, elles révèlent parfois, dans l’esprit du temps, un sens poétique inconscient, mais indéniable. Rendons-lui donc hommage !

« La langue prend l’air », une série en six épisodes

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Sans oublier la « Nuit de l’imaginaire », la séance de danse participative à l’Opéra Bastille, le « faux procès » présidé par Renaud Van Ruymbeke, et la séance de méditation collective animée par le philosophe Fabrice Midal et la violoniste Anna Göckel .

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