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J’ai failli choisir Léo Ferré. C’est au final un autre anarchiste, Jules Vallès. Rien d’étonnant : ils ont marqué mon adolescence, quand je n’imaginais pas manifester loin du drapeau noir.

Vallès, j’y suis d’abord venu par Vingtras, son nom de scène dans sa trilogie autobiographique. Trois tomes découverts chez un bouquiniste du marché de Marly-le-Roi (Yvelines) où je remplissais ma bibliothèque pour un franc le livre de poche. Mes dates de lecture en première page témoignent que j’ai dévoré ces 1 200 pages en quelques semaines, courant 1976. On y trouve quelque chose de la révolte incandescente de Rimbaud, du souffle épique et populaire de Hugo, du style sismique des premiers Céline, de la hargne sans concession de NTM. Seulement c’est du Vallès, c’est-à-dire «LE «roman révolutionnaire» du siècle des révolutions.

Les cendres de celle de 1830 sont à peine éteintes quand Jules voit le jour au Puy-en-Velay (Haute-Loire). Sa dédicace de l’Enfant, l’acte 1, donne le ton : «A tous ceux […] qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents.» Vallès sera réfractaire, titre plus tard d’un de ses journaux, à tous les ordres établis. A commencer par l’ordre familial et scolaire que condense la figure de son enseignant de père, Jean-Louis. Le tome 2, le Bachelier, ne mollit pas. La deuxième révolution, celle de 1848, cette fois il la vit. Il manifeste le 26 février à Nantes où son père a été nommé. Vallès a 16 ans, moi 18 ans m’y identifiant. Début mars, il organise avec un club de jeunes républicains une manifestation pour l’abolition de l’esclavage.

La plupart de ses camarades s’arrêtent là. Lui s’oppose en mai au départ des gardes nationaux partant combattre l’insurrection ouvrière à Paris. Le père de Jules Vallès connaissait le caractère révolté de son fils, il découvre un révolutionnaire. Le premier prix d’excellence que décroche Jules en classe rhétorique le rassure un temps. Pas longtemps : cette fois le jeune Vallès se fait surprendre en compagnie d’une femme mariée dans une auberge. Ouste, l’impétrant est expédié en pension à Paris. Mauvais choix : non seulement, Jules rate deux fois le baccalauréat mais il essaie de mobiliser les étudiants contre le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte. Affolement de Jean-Louis, qui fait interner son fils pour «affection organique cérébrale» ! Il faut la mobilisation de ses camarades pour obliger le médecin à le déclarer guéri. L’année 1852 le voit enfin obtenir son bac. Pourtant, il est en guerre contre ce qu’on appellerait aujourd’hui la méritocratie républicaine. Le bac, il déclare vouloir carrément le supprimer. Il poursuivra néanmoins ses études jusqu’au doctorat. Il s’en explique à la fin du Bachelier : «Ma résolution est prise, je me rends […], je veux vivre. Je vais mentir à tous mes serments d’insoumis ! […] Mais tu nous le paieras, société bête qui affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être des laquais ! […] Je vais manger à ta gamelle pour être fort : je vais m’exercer pour te tuer.» Vallès assume : il forge dans le système les armes de sa guérilla contre lui. Elle empruntera beaucoup le sillon du journalisme. A partir de 1857, il collabore à près de 40 journaux. Il va là où est la pige : le Figaro, le Temps, la Marseillaise, l’Illustration etc. Dès qu’il en a les moyens, il donne jour à six quotidiens. Même pendant ses fréquents séjours en prison, il publie !

Le régime impérial réprime en effet ses opposants. D’autant que Vallès boxe avec les mots. Mais la période vire bientôt à la guerre et de nouveau à la révolution. La Commune est le théâtre de son troisième volume l’Insurgé. Il y joue cette fois un rôle majeur. Par le Cri du peuple tout d’abord. Tiré à 120 000 exemplaires, son quotidien est le journal le plus lu de la Commune. On m’avait offert la réédition en fac-similé de 65 numéros. Cette réédition avait de quoi m’émouvoir, moi qui, chaque printemps, espérait alors le retour d’un Mai 68 triomphant : un monument grand format, ouvert par une photo en noir et blanc d’un communard gardant une imposante barricade, préfacé par Max-Pol Fouchet. L’écrivain et homme de télé y mettait justement en résonance, à un siècle d’intervalle, le mois de mai 1968 avec celui de la révolution parisienne. Le Cri du peuple raconte la Commune au quotidien. Il théorise aussi en propageant sa ligne communaliste inspirée par le proudhonien Pierre Denis. Vallès passe aussi pour un modéré. Il défend ainsi la parution de deux journaux réactionnaires au nom de la «liberté sans rivages». Cette réputation l’agace : s’il appelle à ménager la petite bourgeoisie c’est surtout par peur de voir trop d’adversaires coalisés contre la Commune. Il est élu député du XVe arrondissement. Ce sera le premier et le dernier mandat de celui qui s’enorgueillissait d’être à tout jamais le député des fusillés.

Il se bat jusqu’au bout. Vient tirer au canon sur une des dernières barricades de Belleville. Lui qui a toujours porté barbe et cheveux mi-longs y apparaît «le menton ras et des lunettes bleues». Les derniers combattants de la Commune sont stupéfaits de voir Vallès les rejoindre. Il écrit : «Je n’ai jamais su rien porter de ma vie, pas même mon écharpe que je ficelle toujours trop haut ou trop bas.» Je ne fais pas mieux avec la mienne…

La Commune est vaincue. Vallès s’insoumet là encore, à la mort cette fois. Pour témoigner. Il s’empare d’un vieux fiacre déglingué, l’emplit d’agonisants et de cadavres, se déguise en infirmier. Se présente ainsi aux contrôles versaillais. On le laisse passer.

Condamné à mort par contumace, Vallès restera une décennie à Londres. Gracié, il est accueilli à Paris le 13 juillet 1880 par des milliers de Parisiens. Les années d’exil ont compté double. «Sa face ravagée est entourée aujourd’hui d’une barbe blanche ; la tête du réfractaire et du barricadier s’est changée en tête de patriarche biblique», décrit un témoin.

La plume est redevenue sa seule arme. Il ressuscite le Cri du peuple. Il s’y élève contre les expéditions coloniales, réclame des mesures en faveur des chômeurs, préconise une réforme de l’enseignement et la fin des lois restreignant la liberté d’expression. Il regarde toujours vers l’avenir d’où le passage de témoin à Séverine, une jeune amie rencontrée à Londres. Militante féministe et socialiste, elle devient ainsi la première directrice d’un quotidien. Diabétique, Vallès se sait en effet au bout du chemin. Il meurt à 52 ans en murmurant «j’ai beaucoup souffert». Jusqu’au bout, Vallès aura aimé «cette révolution qui passe, tranquille et belle, comme une rivière bleue». Ecrivain, journaliste, homme d’action et de révolution, j’aime Vallès l’insoumis.

Cette semaine, des personnalités connues, politiques et écrivains, chanteur et avocat, témoignent de leur admiration pour des personnages du passé qui les inspirent autant qu’ils interrogent l’époque.

Mercredi : Winston Churchill par Gilles Boyer


Eric Coquerel

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