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Once Upon a Time… in Hollywood confirme la position singulière de Quentin Tarantino dans le cinéma américain, à la fois à la marge et en son centre. Bâti autour de ses stars mondiales Leonardo DiCaprio et Brad Pitt, le film a très peu à voir avec les préoccupations contemporaines de Hollywood (au hasard, super-héros et franchises) pour fantasmer sur l’âge d’or d’antan. Depuis ses débuts, le cinéaste est peu occupé par l’air du temps avec son obsession de rat de vidéoclub pour les séries B, westerns spaghetti ou films d’arts martiaux.

Club fermé

Fort du succès de Reservoir Dogs (1992), il se vit proposer et déclina les blockbusters Speed et Men in Black – le genre de trajectoire classique de nos jours pour tout réalisateur passé par le festival de Sundance. Tarantino préfère se consacrer à Pulp Fiction (1994), palme d’or à Cannes, nommé sept fois aux oscars et succès massif (213 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 8 millions). Il n’a pas besoin des gros studios US, pioche dans le star-system à sa guise (Bruce Willis, Jamie Foxx) et s’est construit un genre en soi grâce à la protection de son distributeur, Miramax. Même après son acquisition par Disney en 1993, la société de Harvey Weinstein conserve assez d’indépendance pour laisser «QT» libre de dérouler ses obsessions peu mainstream.

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La chute du magnat Weinstein après ses scandales sexuels n’entamera pas la crédibilité de Tarantino («J’en savais assez pour faire plus que ce j’ai fait, il y avait plus que les rumeurs»), tout comme après les accusations de négligence par Uma Thurman sur le tournage de Kill Bill (Thurman s’est blessée sur une cascade automobile imposée par QT). L’actrice semble s’être depuis réconciliée avec le cinéaste qui arpente un Nouvel Hollywood où, selon Brad Pitt, l’affaire Weinstein a eu le même retentissement que le meurtre de Sharon Tate en son temps.

Preuve de la puissance de Tarantino comme marque, le cinéaste a su faire monter les enchères entre majors pour financer Once Upon a Time… (on parle d’un budget de 95 millions de dollars). Face à Warner, c’est Sony qui remporte la mise et les droits de distribution, tout en laissant à Tarantino le copyright du film – soit son droit d’exploitation de l’œuvre pour trente ans. Tarantino a donc la latitude et le contrôle pour en faire, par exemple, un spin-off, comme réaliser Bounty Law, le faux western télé où s’illustre le personnage de DiCaprio. Une garantie d’indépendance qui lui permet de rejoindre le club en fait très fermé des cinéastes propriétaires de leur œuvre (George Lucas pour Star Wars ou… Mel Gibson pour sa Passion du Christ). Selon le Hollywood Reporter, Warner aurait refusé cette exigence pour ne pas avoir à signer la même clause à un de ses gros auteurs maison : Christopher Nolan.

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L’enjeu de Once Upon a Time… est néanmoins, au-delà de son fétichisme sixties, très actuel : prouver qu’un cinéma de prestige peut exister hors de la routine des suites et adaptations («Le fait est qu’il n’y a plus beaucoup de cinéastes qui créent leur propre œuvre originale», commente Tom Rothman, président de Sony Pictures). Le pari semble gagné puisque le film fait le meilleur démarrage de la carrière de Tarantino au box-office américain (avec 40 millions de dollars) et s’apprête à y passer la barre symbolique des 100 millions à sa troisième semaine d’exploitation. Il provoque surtout le débat, entre la représentation à l’écran de Sharon Tate à l’aune de #MeToo (elle n’a que quelques lignes de dialogue) et celle de la star de kung-fu Bruce Lee (peu prisée par sa veuve et sa fille, laquelle explique : «[Mon père] était continuellement marginalisé et traité comme une nuisance par les Blancs de Hollywood, et c’est ainsi qu’il est traité dans le film de Quentin Tarantino»), perdant d’une bagarre face au personnage de Brad Pitt.

Os à ronger

Le compte à rebours est maintenant lancé pour le prochain film de Tarantino, qu’il annonce invariablement comme étant son dernier. Sera-ce un troisième Kill Bill ? Un volet de Star Trek qu’il décrit comme un «Pulp Fiction dans l’espace» ? Un film d’horreur ? Comme d’habitude, Tarantino jette les idées en l’air comme des os à ronger à la presse mais promet une chose : «S’il y a cette idée que tous les films racontent une seule histoire et que chaque film est un wagon de train connecté à un autre, celui-ci devrait être l’apogée, le point d’orgue de tous. Et ce dixième film devrait être un peu un épilogue.»


Léo Soesanto

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