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Tommy Orange raconte l’histoire des Indiens « urbains » d’Amérique embrassant du même coup toute l’histoire de ce peuple dévoré par la colonisation.

Consacré  « Meilleur roman de l’année » par l’ensemble de la presse américaine, Ici n’est plus ici (Albin Michel) est le premier roman de Tommy Orange. Le romancier d’origine cheyenne né en 1982 y raconte à travers plusieurs voix le destin des Indiens « urbains » d’Amérique. Finaliste du prix Pulitzer et du National Book Award, son roman est en cours de traduction dans plus de 30 langues. Il paraît en France aux éditions Albin Michel le 21 août 2019.

L’histoire : pour commencer, il faut d’abord savoir ce qu’est un pow-wow, car dans l’histoire que nous raconte Tommy Orange, tout converge vers cet événement, un rassemblement que les Indiens des villes, originaires de diverses tribus, organisent régulièrement pour célébrer leur culture. Celui-ci doit se dérouler à Oakland, cette ville située dans la baie de San Francisco où vivent un grand nombre de ces Indiens « urbains ». Le romancier raconte le destin de douze personnages, des femmes, des hommes, des jeunes et des moins jeunes, des enfants. Ils ont en commun des parcours de vie marqués par la pauvreté, l’alcool, l’obésité, le chômage, l’abandon, le suicide, la prison et ont tous une bonne raison de participer au pow-wow qui se prépare…

On s’attache d’abord à Tony Loneman, 21 ans, atteint du syndrome d’alcoolisation fœtale, sa mère est en prison et il se laisse embarquer dans les préparatifs d’une embrouille que sa bande a choisi d’organiser au pow-wow. Puis Jacquie. Sa vie est une succession de drames. Juste après la mort de sa mère, elle a abandonné un enfant né d’un viol sur l’île d’Alcatraz, occupée par les Amérindiens de 1969 à 1971. Plus tard, elle est devenue alcoolique, a eu une autre fille, et l’a aussi abandonnée. Opale, sa sœur, a mieux surmonté les traumatismes. Elle est robuste. « Des professionnels diraient qu’elle est en surpoids. Mais si elle avait grossi, c’était pour éviter de rétrécir. Elle avait préféré l’expansion à la contraction. Opale est une pierre. Elle est forte et solide, mais vieille désormais ». C’est elle qui s’occupe de la fille et des petits-enfants de Jacquie. L’un d’eux, Orvil, a répété en cachette et en costume une danse indienne qu’il veut exécuter au pow-wow.

Edwin Black est un adolescent obèse, accroc aux écrans, qui retrouve via la toile son père inconnu. Il est embauché comme stagiaire pour préparer le pow-wow. Blue, la fille que Jacquie a abandonnée à la naissance, est en quête de ses racines. Octavio Gomez, Daniel Gonzales et Calvin Johnson préparent leur braquage. Il y a aussi Bill Davis, le beau-père d’Edwin, Thomas Frank, le joueur de tambour au cœur capricieux, colosse indien pris lui aussi par l’alcool. Dene Axendene, membre des tribus cheyenne et arapaho. Il a pour projet de collecter des témoignages d’Indiens d’Oakland. « Ce que je veux faire, c’est attester de l’histoire de certains Indiens d’Oakland », dit-il pour justifier sa demande de bourse. Le pow-wow est le lieu idéal pour réaliser son projet, qui se lit comme le fil rouge de ce roman choral.

Cette somme de destins particuliers, petits ruisseaux se rassemblant, finit par former un grand fleuve charriant les multiples couches sédimentaires de l’histoire des Indiens d’Amérique. Entre ces personnages, des connections existent ou se nouent au fil du récit, et construisent peu à peu une toile aux chaînons serrés, comme tissés pour mieux converger vers le pow-wow. « Ce lieu emblématique de la vie des indiens des villes, à la fois moderne et traditionnel, où l’on se retrouve entre différentes tribus, où l’on quitte sa tenue de ville pour enfiler le costume traditionnel, pour une compétition de danse où chacun va exprimer sa tradition… », expliquait Tommy Orange lors de la présentation de son roman en juin à Paris. Le pow-wow, c’est sur cette scène, à la manière du théâtre antique, que va se jouer la tragédie, condensé d’une violence engrangée depuis deux siècles et figurant la mort programmée d’un peuple. 

La construction du roman, complexe, demande parfois au lecteur de relire certains des chapitres précédents, pour renouer les fils, ténus, qui lient les personnages et soutiennent l’action. Mais c’est un plaisir, tant l’écriture vive de ce jeune romancier saisit le lecteur, lui offrant un regard neuf sur les Indiens et sur leur histoire très différente des « versions merdiques tirées des manuels scolaires périmés ». Ces Indiens souvent présentés d’une manière stéréotypée qui masque, voire nie leur histoire et leur réalité d’aujourd’hui. Le roman est construit en quatre actes, composés de chapitres -les voix des personnages- et précédé par un prologue dans lequel l’auteur fixe le cadre, et ses intentions : chercher qui est réellement l’Indien derrière la figure stéréotypée véhiculée par le récit national américain, largement alimenté par l’imagerie du cinéma. Au milieu du livre, un entracte, qui pose des faits, et qui comme un oracle entrevoit l’issue. 

« On imagine l’Indien comme on les voit dans les films. Je me suis rendu compte que pour parler de ces personnes qui sont dans mon livre pour parler des Indiens urbains, il me fallait retourner en arrière, raconter leur histoire pour décrire comment ils vivent aujourd’hui. 70 % des Indiens vivent en ville aujourd’hui. C’est le résultat de la politique américaine dans les années 50 et 60, que l’on appelait le ‘transfert d’Indiens’ par laquelle on incitait les Indiens à quitter les réserves pour rejoindre les grandes villes. Cette politique visait à assimiler les Indiens, avec comme objectif final de faire disparaître l’Indien », explique Tommy Orange.

« Je travaille depuis 10 ans à Oakland, et les personnages du roman sont inspirés par mon travail à l’intérieur de la communauté, et par ma propre vie. Quand j’ai travaillé sur les personnages, j’ai essayé de faire en sorte qu’ils soient représentatifs de la communauté, et qu’ils sonnent juste, vrai. Et c’est pourquoi mes personnages sont des êtres de chair et de sang. »

Tommy Orange se défend d’avoir voulu écrire un livre politique, mais il affirme que « naître autochtone en Amérique, c’est naître politisé », et qu’il n’y a « pas moyen d’y échapper ». Son livre est une bombe, qui fait littéralement éprouver au lecteur les blessures provoquées par la colonisation sur les hommes et les femmes des peuples indigènes, pour qui « ici n’est plus ici », et qui continuent, génération après génération, à saigner. Un grand roman.

Couverture de
Couverture de « Ici n’est plus ici »,Tommy Orange (Albin Michel)

Ici n’est plus ici, Tommy Orange, traduit de l’Américain par Stéphane Roques (Albin Michel – 330 pages – 21.90 €, parution le 21 août 2019).

«  »Opale Viola, mon bébé », elle a dit, me passant quelques mèches de cheveux derrière l’oreille. Elle ne m’avait jamais, pas une seule fois, appelée « mon bébé ». « Il faut que tu saches ce qui se passe, elle a dit. Tu es assez grande pour savoir, et je m’excuse de ne pas te l’avoir dit plus tôt. Opale, il faut que tu saches qu’il ne faut jamais s’abstenir de raconter notre histoire, et que personne n’est trop jeune pour l’entendre. Nous sommes tous là à cause d’un mensonge. Ils nous mentent depuis leur arrivée et ils continuent de nous mentir ! ».
Sa façon de dire « ils continuent de nous mentir » m’a fait peur. Comme si c’était une phrase à double sens et que je n’en comprenais aucun. mais elle s’est contentée de regarder longuement en direction du soleil, comme si elle faisait appel à tous  les muscles de son visage pour plisser les yeux. Je ne savais pas quoi faire hormis rester assise et attendre de voir ce q’uelle allait dire. Un vent froid nous a sauté à la figure, nous poussant à fermer les yeux. Les paupières closes, j’ai demandé à ma mère ce qu’on allait faire. Elle m’a répondu qu’on ne pouvait pas faire plus que ce qu’on pouvait faire, et que le monstre qu’était la machine d’Etat continuait d’avancer à marche forcée sans prendre le temps de se retourner pour voir ce qui se passait. Pour arranger la situation. et que notre marge de manoeuvre était exclusivement liée à notre capacité de comprendre d’où nous venions, ce qui était arrivé à notre peuple, et comment lui faire honneur en vivant comme il faut, en racontant des histoires. Elle m’a dit que le monde était fait d’histoires et de rien d’autre, juste des histoires. »

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