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Etait-elle gender fluid, comme on dit aujourd’hui, indifférente au genre, passant sans peine du féminin au masculin, et vice versa ? Ces concepts n’avaient pas cours en 1831 ; pourtant ils pourraient convenir au cas extraordinaire d’Aurore Dudevant, née Dupin, mieux connue, aujourd’hui comme de son vivant, sous le nom de George Sand.

Dès qu’elle prend la plume, en tout cas, elle échappe aux catégories. Elle porte redingote et pantalon comme un homme, gouvernant sa vie selon sa volonté, fumant cigare en volutes d’une virile opacité. Quand ils représenteront les stars de la vie littéraire, les caricaturistes, tel Daumier dans sa série «Les Bas-bleus» (ces femmes savantes dont on se moquait), lui donneront cette mâle silhouette enfumée, coiffure mi-longue et cravate nouée sous le menton, une sorte de Musset sans barbe. Elle s’en explique simplement, mêlant ses raisons profondes à de plaisantes considérations pratiques, citée par son excellente biographe Martine Reid : «Sur le pavé de Paris, j’étais comme un bateau sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours. […] Je ne savais pas relever ma robe, j’étais crottée, fatiguée, enrhumée. […] Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année. […] Je voltigeais d’un bout de Paris à l’autre.»

Ceux qui ne croient pas au progrès se remémoreront la condition féminine de ce temps, qui interdisait aux femmes de sortir seules sous peine d’être tenues pour des prostituées, couvertes de châles, de chapeaux et de lourdes étoffes, sans autonomie d’aucune sorte, sans droits civils ou politiques, confinées à leur rôle ancestral de mère, de fille et d’épouse. Or un auteur qui voulait réussir devait sortir souvent, pénétrer cafés et salons, salles de rédaction et librairies, courir le pavé, imposer sa parole à ses pairs, défendre ses œuvres, bref, dans la bataille de la notoriété, se conduire en hussard. D’où le travestissement, qui était une stratégie plus qu’une excentricité ; d’où le pseudonyme de la jeune Aurore Dudevant publiant ses premiers livres, anglais et masculin pour le prénom – George – germanique et viril pour le nom – Sand.

Tranquille intrépidité

Ce qui allait bien au-delà des symboles. Indiana, roman initial, est une histoire sentimentale dans la veine romantique, sensible et dramatique à souhait, mais aussi une protestation contre le sort fait aux femmes (mal) mariées, dans cette époque qui faisait des hommes les tyrans sourcilleux de leurs compagnes. Ces masques transparents ne lui ont pas épargné les insultes et les moqueries. Martine Reid en livre un échantillon. «Bas-bleu», bien sûr, mais aussi «ménagère», «grosse bête», «cabotine», «nullité de génie», «latrine», «maman blette», «peste de la République», «fille du marquis de Sade» et le plus élégant d’entre elles pour cette poétesse du monde rural : «vache à romans». Au vrai, George Sand ne reniait nullement sa féminité, étrangère à l’idée de sexes indifférenciés et somme toute traditionnelle dans ses vues : «La femme peut bien, à un moment donné, remplir d’inspiration un rôle social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission naturelle : l’amour de la famille. […] Je vois la femme à jamais esclave de son propre cœur et de ses entrailles.»

«Essentialiste», dirait-on aujourd’hui, mais aussi «universaliste». Voilà qui l’exclurait de certains cercles féministes. La «dame de Nohant» n’aimait rien tant que les soirées familiales, le foyer qu’elle tenait d’une main douce et ferme, les robes et les coiffures, les recettes de cuisine berrichonne qu’elle pratiquait en virtuose. Pourtant rares sont celles qui ont autant fait, en littérature ou en politique, pour la cause des femmes, plaidant pour l’égalité avec tout son talent d’écriture, imposant son art dans un monde d’hommes, libre dans ses attachements, emportés dans son amour pour les hommes, mais aussi, au moins, pour une femme, la comédienne Marie Dorval à qui la liait une passion sensuelle et tendre ; engagée en politique pour une république fraternelle qui briserait les conventions où l’on enfermait la gent féminine ; socialiste avec Pierre Leroux et Louis Blanc, infatigable dans ses combats pour l’émancipation.

Avec sa tranquille intrépidité, elle se posta à l’avant-garde de la liberté féminine comme du génie littéraire, admirée par Musset, bien sûr, mais aussi par Balzac ou Flaubert, qui n’étaient guère féministes, et méritant de Victor Hugo, à ses obsèques de juin 1876, cette oraison funèbre sans réplique : «George Sand a dans notre temps une place unique. D’autres sont des grands hommes ; elle est la grande femme. Dans ce siècle qui a pour lui d’achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes faisant parti de l’égalité des hommes, une grande femme était nécessaire.»

Ce siècle avait quatre ans, Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon effaçait Bonaparte, quand naquit rue Meslée à Paris la petite Aurore, fille d’un officier de la Grande Armée de prestigieuse ascendance – il comptait le maréchal de Saxe parmi ses ancêtres – et de Sophie Victoire Delaborde, fille très humble d’un oiseleur du quai de la Mégisserie. George Sand gardera toute sa vie la fierté de cette parentèle mélangée, prestigieuse du côté de son père, populaire du côté de sa mère. Aurore Dupin est une de ces enfants du siècle si bien décrits par Vigny, qui grandit au milieu de la gloire et des conquêtes, à l’ombre du grand homme au petit chapeau, soudain désorientés par la paix revenue après Waterloo, rêvant d’aventures grandioses dans une société triviale et faisant naître la sensibilité romantique. Le père est souvent absent, promené avec son régiment dans toute l’Europe, d’Austerlitz à Iéna, de Vienne à Madrid. Il a échappé aux balles des Prussiens, des Autrichiens et des Russes. Il se tue bêtement d’une chute de cheval près de sa propriété. Aurore sera élevée non par sa mère, jugée trop commune et volage, mais par sa grand-mère, femme de tête et de culture, qui règne sur les terres de Nohant, petit château du Berry entouré d’une campagne aux mille sortilèges.

Succès de métronome

La comtesse de Ségur loue à cette époque les petites filles modèles. Aurore Dupin est à l’opposé, petite fille rebelle. Elle court les bois et les champs en compagnie des gamins des environs, fils de paysans avec qui elle est de plain-pied, habillée comme eux, attrapant les alouettes avec une ficelle, trayant les vaches dans le dos des fermiers pour boire leur lait, roulant sur les meules de foin et écoutant des histoires horrifiques au milieu des clairières ombragées. De là lui viennent – elle le dit elle-même – sa passion pour le monde paysan, son immense respect pour le peuple agricole, son amour de l’égalité, enfin, nourri dans cette enfance libre et champêtre.

Comme elle est trop diable, sa grand-mère la place au couvent où elle est saisie d’une crise de mysticisme, puis elle revient à Nohant où elle se terre dans la bibliothèque, lisant avec fureur tout ce qui lui tombe sous les yeux, Chateaubriand et Rousseau, ses grands maîtres, mais aussi les anciens et les classiques, les manuels d’agriculture ou les traités d’astronomie. Elle se marie à 18 ans avec le baron Dudevant, avec qui les liens se distendent vite. A 25 ans, elle a deux enfants et une fortune coquette transmise par sa grand-mère.

Libre, passionnée, férue de lectures, elle veut écrire. Amoureuse d’un homme plus jeune, Jules Sandeau, journaliste et écrivain débutant, elle monte à Paris et compose avec lui, sans apparaître, un premier roman. C’est le miracle. Aurore Dupin, encore anonyme, éduquée par à-coups, autodidacte à bien des égards, possède une voix, un style, une manière, dans le genre romantique qui plaît au public. Le premier livre est un succès. Pour le deuxième, Jules Sandeau, amant loyal, s’efface volontiers devant le talent de sa compagne. Aurore veut un pseudonyme masculin. Ce sera donc George Sand, qui publie Lélia, deuxième roman sentimental, plein de périodes pathétiques, de descriptions sensibles et de rebondissements mélodramatiques, à l’ombre de Jean-Jacques et de l’enchanteur Chateaubriand. George Sand écrit comme elle respire. «Ça vient», dit-elle. Il s’ensuit une cinquantaine de romans, tous des succès, et cinquante autres volumes de pièces de théâtre, de considérations politiques, de réflexions et de souvenirs, qui la font reine de la République des lettres.

Elle est d’abord l’égérie du romantisme, figure adulée et détestée, très people, dirait-on aujourd’hui, grâce à ses costumes d’homme, ses cigares, sa fréquentation des théâtres et des salons, ses liaisons intenses et baroques avec ses amants de génie, Musset ou Chopin, ou encore Marie Dorval. Son voyage à Venise avec Musset reflète les égarements de la passion. Le couple s’installe au Danieli pour un séjour des excès. Musset est malade et s’abîme dans l’alcool. Il court les maisons closes tandis que George, sans renier son amant, tombe amoureuse du jeune médecin italien qui le soigne.

Musset meurt prématurément, comme après lui Chopin, plus fidèle, logé à Nohant dans le cercle familial, mais tout à son art et à sa mélancolie. Ces passions tumultueuses contrastent avec le succès de métronome que rencontrent les romans de George, notamment ses œuvres champêtres, la Mare au diable ou la Petite Fadette, où sa connaissance du monde paysan magnifiée par l’écriture donne ses lettres de noblesse au roman rural, complété par les articles qu’elle donne à la Revue des deux mondes et à d’autres titres d’une presse en plein essor. Avec Balzac, Sue et Dumas, elle est la feuilletoniste la mieux payée de la place, lançant à son tour des journaux où se déploient ses convictions républicaines et sociales.

«On songera d’après ses idées»

George Sand devient femme politique en 1848. Elle s’est fait présenter Pierre Leroux, l’inventeur français du socialisme, et prêche sans trêve pour l’émancipation des classes populaires autant que pour celle de la femme. Elle applaudit la révolution de février 1848, devient la plume du gouvernement provisoire, mais condamne les excès blanquistes tout en stigmatisant la répression de Cavaignac, comme elle le fera pour la Commune, qu’elle réprouve tout en dénonçant les fusillades de la «semaine sanglante». Peut-être en souvenir de son père, elle entretient des rapports distants mais compréhensifs avec Napoléon III, en opposante républicaine qui espère voir l’Empire s’amender.

A la chute de l’empereur, elle est la bonne mère du parti républicain dont Hugo est le grand-père, quoi qu’occupée de son œuvre théâtrale qui lui permet de surmonter ses revers de fortune. Elle est devenue la «dame de Nohant» qu’on visite en pèlerinage, amie de Flaubert, de Dumas, de Louis Blanc ou de Michelet, ennemie de Maupassant ou des Goncourt, soutenue par son compagnon plus jeune qu’elle, le graveur Alexandre Manceau, qui est son amant, son régisseur et son homme à tout faire. En mai 1876, frappée d’un mal intestinal, elle écrit une dernière lettre : «J’ai fait mon temps et ne m’attriste d’aucune éventualité.» Elle s’éteint au milieu des siens et de son Berry éternel. L’Europe entière lui rend hommage. Flaubert trouve les mots les plus forts : «Dans plusieurs siècles, des cœurs pareils aux nôtres palpiteront par le sien ! On lira ses livres, c’est-à-dire qu’on songera d’après ses idées.» Flaubert se trompe sur un point : Sand sera en partie oubliée pour ses œuvres, célébrée pour sa vie, éclipsée par les réalistes, Zola, Maupassant et les autres, révérée pour ses œuvres rurales, négligée pour les autres. Flaubert encore, très gender fluid : «Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme.»

Le week-end prochain Louise Michel


Laurent Joffrin Directeur de la publication de Libération

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