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Une polémique chasse l’autre, à chaque rentrée la sienne. L’an dernier, Emilie Frèche eut des ennuis avec Séverine Servat de Rugy – la mère du fils de son compagnon Jérôme Guedj – qui allait essayer de faire interdire son roman. Vivre ensemble (Stock) évoque une cohabitation qui se passe mal entre un préadolescent difficile, son père qui en a la garde et la nouvelle partenaire de celui-ci. Séverine Servat, l’épouse de François de Rugy, se reconnaît dans le personnage négatif de la mère du garçon. Et estime aussi qu’on reconnaît son fils. On serait tenté de penser que la meilleure manière de le protéger n’était pas de faire savoir qu’il était reconnaissable.

Paris, le 16 mars 2016. Portrait de l'écrivain Christine Angot. 
COMMANDE N° 2016-0384

Christine Angot et son Inceste. Photo Yann Rabanier

Mais on aurait tort de croire que les romanciers tirent de larges bénéfices des scandales qu’ils provoquent. Un an après, on se souvient vaguement des ennuis d’Emilie Frèche, mais pas de ce qu’elle a écrit. De même, tous ceux qui, récemment, ont dû verser des dommages et intérêts pour atteinte à la vie privée s’en seraient passés, leur éditeur aussi. L’avocat Emmanuel Pierrat, dans un texte intitulé «L’autofiction en deuil et en procès» (1er avril 2017), évoque la mort du père de l’autofiction, tout au moins l’inventeur du mot, Serge Doubrovsky : «Si ce précurseur n’a pas eu à affronter ses personnages devant les tribunaux, ses « héritiers » littéraires sont, eux, au cœur de procès incessants. Car publier une autofiction représente aujourd’hui un risque judiciaire non négligeable. En témoignent les procès intentés à Régis Jauffret, Marcela Iacub, Christine Angot, Lionel Duroy, Camille Laurens, Christophe Donner ou encore Nicolas Fargues. La famille – au sens « moderne », allant donc des ex-conjoints aux enfants, en passant par les amants et autres pacsées -, exposée à une publicité souvent non souhaitée, se montre tout spécialement vindicative.»

«Tout amplifié, tout détourné»

La famille, lorsqu’elle se sent blessée, ne va pas toujours en justice. Elle préfère le plus souvent se taire, se terrer. Et régler ses comptes avec le fautif ou la fautive. Gisèle Bienne en a fait l’expérience en 1976. Elle publie son premier roman, Marie-Salope (Des femmes), récit d’une adolescence à la campagne, avide de liberté. L’auteure a 30 ans, le livre a du succès, et ses parents ne le supportent pas, ni la fratrie. S’ensuivent sept années d’exclusion et une réconciliation prudente. Elle le raconte en 2015 dans la Brûlure (Actes Sud). Sans doute les romanciers devraient-ils attendre que tout le monde ait disparu pour raconter leurs débuts dans la vie. «Tu aurais dû attendre ma mort» : n’est-ce pas ce que Marie Donnadieu, la mère de Marguerite Duras, a dit après avoir lu le Barrage contre le Pacifique qui faisait pourtant d’elle une héroïne ?

Paris, le 19 janvier 2016. Portrait de Edouard Louis, écrivain français.
COMMANDE N° 2016-0085

Edouard Louis veut En finir avec Eddy Bellegueule. Photo F. Stucin

Sollicitée par la presse, la famille s’exprime parfois, comme le fait le frère de Yann Moix. Ainsi, à la rentrée de janvier 2014, a-t-on su que la mère du jeune romancier Edouard Louis n’avait pas apprécié l’image qu’il donnait de son foyer natal dans En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil). Le patronyme figurait dans le titre, le livre se présentait comme le récit d’une enfance gay – mais pas gaie – dans le lumpenprolétariat de la Picardie. «Nous, on ne veut pas faire de procès, on ne veut pas d’argent, confia la mère au Parisien. Juste savoir pourquoi il a fait ça. Pourquoi il a tout amplifié, tout détourné.»

A lire aussiYann Moix, des polémiques à la haine

Philip Roth était formel : «Quand un écrivain naît dans une famille, c’en est fini de cette famille.» Quand il y en a deux, cela provoque des brouilles : Margaret Drabble et Antonia Byatt, éminentes représentantes de la littéraire anglaise, ne se parlent plus. Les journalistes savent qu’il est hors de question de faire allusion à l’une en présence de l’autre. Et quand toute la famille écrit, les éclairages varient, et c’est salutaire. Anne Wiazemsky, petite-fille de Mauriac, a écrit des romans qui ont déplu à ses oncles. L’un d’eux, Jean, a écrit sa version du roman paternel. C’est qu’il faut bien que la vérité sorte. Et la vérité de l’écrivain n’est généralement pas la même que celle des siens.

«Merci, ma mère !»

Rentrée 2012 : Félicité Herzog écrit Un héros (Grasset), où elle évoque la mort de son frère schizophrène, et déboulonne la statue du père, Maurice Herzog, «le vainqueur de l’Anapurna». Ainsi qu’elle l’explique à Libération, elle a soumis son manuscrit à Olivier Nora, patron de Grasset (éditeur de Yann Moix), et fils du premier mari de sa mère : «En commençant à écrire, j’étais paralysée par la peur de blesser. Il m’a conseillé d’aller plus loin. J’ai alors senti que l’écriture, comme un sursaut de vitalité, m’aidait à comprendre mon père : sa fille ou sa voisine, c’était la même chose.»

Paris, le 6 septembre 2012. Portrait de Félicité Herzog, fille de l'alpiniste Maurice Herzog, le vaiqueur de l'Annapurna. Elle publie Un héro, son «premier roman» chez Grasset. 
COMMANDE N° 2012-1273
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Félicité Herzog descend son père dans Héros. Photo Thomas Humery

«Familles ! je vous hais !» écrit Gide dans les Nourritures terrestres. En 1948, le premier livre d’Hervé Bazin fait scandale. On appelle alors ce genre de texte un roman autobiographique. Vipère au poing fait scandale car Folcoche est une mère méchante. Le narrateur, à la fin, brandit la vipère : «Je m’avance dans la vie avec ce trophée, effarouchant mon public, faisant le vide autour de moi. Merci, ma mère ! Je suis celui qui marche, une vipère au poing.» La vipère que toutes les familles redoutent et ambitionnent de nourrir en leur sein.


Claire Devarrieux

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