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Le dernier ouvrage de Yann Moix raconte une enfance brisée, des parents violents, un entourage complice. Mais le père et le frère de l’écrivain l’accusent d’affabuler et d’omettre une bonne partie de la réalité : ses propres violences à l’égard de son frère cadet.

Ce n’est pas la première fois que l’écrivain Yann Moix raconte l’enfance brutalisée, maltraitée. Mais la sortie d’Orléans pour cette rentrée littéraire déchire un peu plus la famille de l’auteur. Il y décrit, dans une langue classique et rigoureuse, les violences de son père kinésithérapeute et de sa mère secrétaire, et le silence complice de tous les autres adultes.

Depuis que des extraits sont parus dans la presse, le père de Yann Moix, José, et son frère Alexandre dans Le Parisien du dimanche 25 août, ont pris la parole pour donner leur version de l’histoire, radicalement différente de celle de l’écrivain. On vous raconte comment la famille Moix a fini par régler ses comptes en public.

Yann Moix a souvent raconté son enfance 

C’était effleuré dans Panthéon, en 2006 : pour échapper à son sort d’enfant martyr, le petit Yann s’inventait un « Panthéon » personnel, où il logeait François Mitterrand, Charles Péguy ou Thérèse de Lisieux. Et Naissance, prix Renaudot 2013, était hanté par le thème de la violence parentale. Dès la première page, Yann Moix prêtait à son père l’intention de « briser les dents » d’un fils lauréat Goncourt du premier roman (pour Jubiliations vers le ciel, en 1996).

Yann Moix a souvent décrit, en interview, son enfance maltraitée. A Libération, en 2006, il précisait : « Pas enfant martyr, pas frappé de façon systématique, pas mis au placard, mais frappé de façon disproportionnée par rapport à mes conneries. »  En 2018, à L’Express, il détaille : « Ça allait des coups de rallonge électrique à l’ingurgitation de force de mes propres excréments, en passant par des coups de poings et de pieds… »

Si cela s’était produit aujourd’hui, j’aurais certainement été placé en famille d’accueil.Yann Moixà « L’Express »

Dans un entretien à Marie Claire, qui avait fait grand bruit, en janvier 2019, à cause de ses propos sur les jeunes femmes asiatiques, il y revient : « Lorsque j’allais à la piscine, comme je me faisais frapper avec des rallonges électriques, j’avais le dos lacéré ». Mais jusqu’à présent, sa famille n’avait jamais réagi publiquement.

Il publie « Orléans », son « roman d’humiliation »

Cette fois, Yann Moix y consacre tout un roman. Un « roman d’humiliation comme il y a des romans d’initiation », explique Yann Moix dans une vidéo publiée par sa maison d’édition. Orléans est le lieu de l’enfance maltraitée, de la maternelle à la fin du lycée. Le livre, rythmé par le calendrier scolaire, est divisé en deux parties : « Dedans » où Yann Moix décrit un enfer familial et « Dehors » où il emmène ses lecteurs avec lui à l’école.

La première partie est effroyable. La mère du narrateur le regardait avec de « la haine et du mépris dans le regard » et « luttait sans trêve contre l’idée de me noyer dans l’eau mousseuse du bain ou de m’étouffer sous l’oreiller de mon petit lit », écrit Yann Moix. L’écrivain décrit un grand nombre de raclées. Après avoir fait « choir par mégarde un yaourt nature sur le carrelage de la cuisine », l’enfant est soulevé de son siège « par les cheveux, puis traîné dehors », où il attend la suite de la punition dans le froid de la nuit. « La main de mon père, dure comme un soleil, vint percuter mon visage (…) Tiré par les cheveux, agoni de syllabes furieuses, jeté ensuite sur mon lit. »

On s’en fout, si ce n’est pas vrai, alors Yann Moix est vraiment un immense romancier.une éditrice de la maison Grassetà BFMTV

La couverture du livre indique qu’il s’agit d’un « roman » et non d’un « récit ». Mais avec Orléans, le lecteur navigue dans la zone trouble de l’autofiction, où le romancier s’autorise à nourrir un roman d’éléments empruntés à la réalité, sans que l’on sache jamais ce qui est véridique ou non. « C’est un peu romancé », glisse une « figure de l’édition parisienne bien informée » au ParisienUne éditrice de chez Grasset croit volontiers à la réalité de l’histoire, mais confie à BFMTV : « D’un point de vue purement littéraire, on pourrait ne pas se poser la question de la vérité. »

Son père décrit « un ado dur » et nie l’avoir battu

« Tout d’abord, je tiens à dire que notre fils n’a jamais été battu. » José Moix, le père de l’écrivain accorde une interview à La République du Centre, le 17 août. « Tout ce qui est relaté dans Orléans n’est que pure affabulation », insiste-il. Il reconnaît avoir puni son fils, mais justifie les sanctions par les actes d’un « ado dur »« Comme cette fois où Yann a tenté de défenestrer son frère du premier étage (…) ou quand il a mis la tête d’Alexandre dans les WC et a tiré la chasse d’eau ». Mais le père assure qu’il s’agissait alors d’une « bonne paire de claques » et jamais de coups de câbles électriques comme le relate Yann Moix.

Peut-être qu’au fond, si j’avais été moins sévère, il n’en serait pas là où il est aujourd’hui.José Moixà « La République du Centre »

Puis vient le règlement de comptes. « S’il avait vraiment été un enfant battu, qu’on ne l’avait jamais aimé sa mère et moi, croyez-vous qu’on lui aurait payé ses études jusqu’à Sciences Po ? » demande son père, toujours à La République du Centre« On a acheté un appartement à Paris pour qu’il loge le temps de ses études, on a payé son loyer et ses charges jusqu’à au moins ses 30 ans », assure José Moix.

Yann Moix déclare que ses parents « n’existent plus »

Le lendemain de la publication de l’interview de son père, l’émission « Sept à huit » est diffusée sur TF1. Yann Moix y reprend les détails déjà distillés dans ses romans et précédentes interviews. Une nuit dehors à cause d’un yaourt tombé par terre, des coups de rallonges électriques pour s’être amusé à sonner chez tous les voisins de l’immeuble. Il décrit sa mère le poursuivant avec « des couteaux de boucher ». Elle était en outre « comme une collabo. Elle informait régulièrement la Kommandantur des exactions que je pouvais commettre. » 

Au moment où vous recevez le coup, vous ne ressentez strictement rien. Rien du tout. Pendant deux secondes. Et ensuite il y a comme une sorte de fraîcheur intense. Comme si vous étiez recouvert de menthe. Et ensuite ça brûle. Ça brûle très longtemps. Ça reste.Yann Moixà TF1

Dans l’entretien, comme dans Orléans, il dénonce également le silence complice des autres adultes. « Tout le monde était dans le déni le plus total », poursuit-il. Désormais, l’écrivain considère que ses parents « n’existent plus »

« Yann oublie une victime », explique son père

Dans une lettre adressée à L’Obs, et publiée le 22 août, José Moix reconnaît à nouveau des « sanctions » infligées à son fils, méritées selon lui, mais pas les « sévices décrits par Yann ». « J’ai moi-même été abandonné et martyrisé. Je me suis construit tant bien que mal », écrit l’ancien kiné de 75 ans. Surtout, dans ce courrier, il estime que Yann Moix omet de raconter comment il a traité Alexandre, son petit frère de quatre ans son cadet. « A partir du moment où Alexandre est né, il n’a jamais pu supporter qu’il existe », assure José Moix.

C’est Yann qui courait après son petit frère « avec un couteau de cuisine », poursuit-il, qui « cassait systématiquement tout ce qui appartenait à son frère, le rabaissait sans cesse, l’humiliait et le rouait de coups dès que nous avions le dos tourné »« Yann est probablement une victime, mais il en oublie une autre, son frère », justifie encore José Moix.

Le père de l’auteur termine en expliquant avoir lu Orléans. « C’est un roman magnifique. Mais c’est une pure œuvre de fiction (…) Ce sont les interviews que donne Yann et l’angle de sa promotion qui dénaturent la réalité. » Après avoir envisagé de faire interdire la parution, José Moix s’est finalement rétracté.

Son frère l’accuse d’avoir été son « tortionnaire »

Il est absent du roman et était resté silencieux jusqu’ici. Alexandre Moix, le petit frère de Yann, publie à son tour une lettre ouverte, intitulée « mon frère, mon bourreau » dans Le Parisien, samedi 24 août. « Je n’ai pas de frère », entame-t-il, je suis le ‘mec qui habitait en même temps que Yann chez ses parents' ». « Ma naissance, quatre ans après la sienne, aura donc été son chaos. La fin de son monde », poursuit Alexandre Moix, également écrivain et réalisateur. Le cadet dépeint son aîné en « Petit Prince » ne supportant pas la présence de ce petit frère.

« J’ai subi vingt ans durant des sévices et des humiliations d’une rare violence de sa part. Ceux-là mêmes qu’il décrit dans son roman, en les prêtant à nos parents », affirme-t-il, reprenant les mêmes exemples que son père. « Ma mère me poursuivait dans la cuisine avec un couteau de boucher », affirme Yann ? C’est lui qui, adolescent, « me pourchassa (…) avec un énorme couteau de cuisine en hurlant -prêt à me tuer- qu’il allait me ‘saigner comme un goret' », réplique Alexandre.

Dans sa vie, mon frère n’a que deux obsessions : obtenir le Prix Goncourt et m’annihiler. Me nier, m’éliminer, me rayer de la carte.Alexandre Moixdans « Le Parisien »

Alexandre Moix raconte également que son frère a essayé de le défenestrer et de le noyer dans la cuvette des toilettes, alors qu’il n’avait que 2 ans. Il affirme qu’à l’âge adulte, son aîné a continué de tenter de lui nuire et de l’empêcher de faire carrière. Leur nom de famille même aurait valu à Alexandre des « menaces téléphoniques nocturnes ». Selon lui, l’auteur d’Orléans pouvait l’appeler pour hurler : « Je vais t’envoyer des mecs chez toi qui te feront faire passer l’envie d’utiliser mon nom, p’tit con ! Il n’y a qu’un Moix sur Terre ! Et il n’y aura qu’un Moix dans la littérature ! Il n’y aura qu’un Moix dans le cinéma ! Moix, c’est moi ! » 

Qu’y a-t-il de vrai dans les romans de Yann Moix ? « Face à l’ampleur des immondices qu’il déverse dans son roman et dans les interviews qu’il donne, j’avais préféré imaginer un instant que mon frère avait pu y croire lui-même, explique Alexandre. Or j’ai appris que Yann se vantait en privé d’avoir tout exagéré, à l’excès, à dessein », ajoute-t-il.

« Il a toujours tout raté », riposte Yann Moix

La crise familiale prend une tournure inattendue, lundi 26 août. L’hebdomadaire L’Express exhume des dessins antisémites publiés par Yann Moix en 1989-90 dans une revue artisanale. Interrogé pour s’expliquer, l’écrivain ne nie pas être l’auteur de ces images qu’il juge à présent « abjectes ». Il accuse au passage son frère Alexandre d’avoir contacté « des journalistes pour leur refiler ces pages ». « Mon frère a toujours été une balance, poursuit-il, il a toujours tout raté, a toujours souhaité être moi. » 

Il recopiait mes dissertations, tapissait sa chambre des mêmes affiches que moi, a fait un film intitulé « Ultimatum » sur les sosies après que j’ai fait « Podium », a créé des sites internet pour me nuire, s’est fait passer pour des femmes pour me parler sur internet.Yann Moixà L’Express

Pour Yann Moix, la publication de ces dessins est la « dernière cartouche » de son frère,  un « aveu d’échec ». L’auteur de l’article ne précise pas comment il s’est procuré les dessins. 

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