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Il aura 85 ans dans quelques jours, mais n’entend pas prendre sa retraite pour autant. À la veille du vernissage de l’exposition que lui consacre le domaine de Chamarande, dans l’Essonne, Benjamin Vautier, plus connu sous son nom d’artiste « Ben », ne tient pas en place. Malgré un genou en vrac, il ne cesse de se lever de son fauteuil pour saisir un gros feutre et gribouiller sur un tableau des schémas qui résument les théories qu’il tient sur le monde. L’artiste s’est fait un nom en couvrant des milliers de toiles de formules lapidaires tantôt profondes, tantôt humoristiques, mais jamais creuses. Quatre cents d’entre elles sont exposées dans l’Essonne, tout l’été. De l’art naïf, diront certains. Pas si sûr. Rencontre.

Le Point : Vous portez un T-shirt sur lequel vous avez écrit « La vie est un film ». Est-ce votre leitmotiv ?

Compagnon de route du mouvement Fluxus, Ben expose actuellement au château de Chamarande.
© Eva Vautier

Ben : Je me fais beaucoup de cinéma (Rires). Plus sérieusement, je travaille actuellement à la préparation d’un film dont les spectateurs deviendraient progressivement les acteurs. J’en parle à tout le monde depuis vingt ans au point que plus personne ne croit à ce projet, mais je le mûris petit à petit et je commence à bien voir, dans ma tête, à quoi il pourrait ressembler.

Quel en serait le scénario ?

Ce film ferait écho à celui de Maurice Lemaître et Isidore Isou (dont il adapte le Traité de bave et d’éternité). Ce moyen-métrage s’intitulait Le film est déjà commencé ? (1951). Mon objectif est de faire intervenir le public dans l’œuvre elle-même. Je louerais une salle où l’on viendrait s’asseoir. Je serais là et donnerais des instructions : frottez des pieds, tapez des mains. Et je filmerais le tout. Ce ne serait pas très nouveau mais ce serait drôle.

La quête du « nouveau » est au centre de toute votre œuvre. On le voit en regardant les tableaux qui nous entourent…

Oui. J’ai voulu essayer de faire quelque chose de nouveau alors même que tout le monde disait qu’en art tout avait déjà été fait. Mais la réalité, c’est que je recherchais la « Vérité ».

Laquelle ?

Il y a deux types de vérités : celles objectives et celles subjectives. J’ai commencé par les premières en inscrivant les dimensions des toiles que je vendais. Tel tableau mesure 45 cm. Tel autre pèse 1,2 kg. J’écrivais ces vérités. Puis je suis passé à plus difficile : les vérités subjectives. Celles que l’on tient là. (Il montre sa tête).

Un exemple ?

Je suis jaloux de Christian Boltanski. (Rires).

Ben a reçu Le Point au château de Chamarande, à la veille du vernissage de la rétrospective qui lui est consacrée.
© Baudouin Eschapasse

Et aujourd’hui, où en êtes-vous dans cette quête ?

J’ai bien progressé. Je suis presque en mesure de vous livrer une « théorie de l’univers ». Je crois que je peux régler la quasi-totalité des problèmes du monde actuel avec elle.

Comment ?

(Il sort trois livres. Le premier est intitulé Je suis ministre des Affaires étrangères, le deuxième Je suis ministre des Cultures, le troisième La Clef). Tout est là, tout est écrit dans ces livres. Vous pensiez venir interviewer quelqu’un qui se prend pour un artiste, vous avez devant vous quelqu’un qui se prend pour un politique.

Le cœur de ma pensée réside dans l’importance de la langue

Où vous positionnez-vous justement sur l’échiquier politique ?

Je suis de ce qu’on appelle la gauche fuyante (Rires).

Mais en 68, vous étiez gaulliste…

Oui. J’ai défilé derrière le général.

Quel est votre programme aujourd’hui ?

Le cœur de ma pensée réside dans l’importance de la langue. Il faut apporter à la question linguistique la plus extrême attention. J’ai fait, à Nice, une rencontre déterminante dans les années 1950 : celle d’un anthropologue et linguiste aujourd’hui oublié qui s’appelait François Fontan. C’est lui qui m’a convaincu de l’importance des idiomes. Fontan est mort aujourd’hui et certains caricaturent sa pensée en disant que c’était un nationaliste alors que sa vraie conviction était qu’il fallait accorder une grande importance aux particularismes de chacun. Au premier chef : le particularisme linguistique. Cela fait des années que j’essaye de convaincre Michel Onfray du bien-fondé de cette théorie, mais il ne veut plus me prendre au téléphone. Sa secrétaire filtre les appels (Rires).

En quoi consiste cette idée ?

On peut facilement repérer les aires linguistiques. Or, les langues fondent une manière d’envisager le monde. Il en découle que chaque peuple regarde les problèmes qui l’entourent différemment et entend y apporter des réponses particulières. Je suis donc pour le droit à l’autodétermination de chacun. Que les Corses, les Basques, les Occitans, les Catalans, les Alsaciens choisissent leur propre destin…

Il n’y aurait donc pas de peuple français, mais des peuples français ?

Exactement. Sauf à vouloir défendre une vision impérialiste du monde… Cette vision ethniste de Fontan me semble de nature à régler beaucoup de conflits sur la planète. J’ai conscience que cette question est sensible. Elle a ainsi conduit Georges Marchais à se fâcher avec le Parti communiste russe, car Moscou avait publié une encyclopédie faisant mention de ce pluriel. C’est vous dire si cette manière de voir divise. Si nous voulons un monde plus juste, nous devons prendre en compte cette dimension « ethniste » des choses. Là-dessus se greffent des rapports de force. Nous devons donc aussi être réalistes et garder en tête les « zones d’influence ».

Votre enfance itinérante vous prédisposait-elle à accueillir favorablement les idées de Fontan ? Vous êtes né à Naples, avez grandi à Izmir, Alexandrie puis Nice… À ce sujet, combien de langues parlez-vous ?

(Il répond en turc). Je parle cinq langues. Peut-être quatre aujourd’hui, car j’oublie mon vocabulaire dans l’une d’entre elles. Il est certain que cela a dû jouer dans ma manière de voir le monde.

N’est-il pas paradoxal que vous en remettiez ainsi à la langue, vous qui ne cessez de dire qu’il faut « se méfier des mots » ?

Il faut toujours être sur ses gardes avec les mots. La question du doute est centrale dans la vie. Nous n’entendons pas tous la même chose quand nous recourons à certains termes. Il n’empêche que la culture et donc la langue est centrale dans la question de l’identité. Chaque langue forge sa manière de penser.

Est-ce cette conviction qui vous a conduit à installer, à l’exposition universelle de Séville en 1992, une œuvre où l’on pouvait lire « la Suisse n’existe pas » ?

Oui. Exactement. Ça a fait toute une histoire, car c’était précisément pour le pavillon suisse, mais ce n’était pas une boutade. Je crois profondément en cette idée. Je suis en partie suisse. Je sais de quoi je parle. Quand vous entrez dans le train à Lausanne pour Zurich, on vous demande vos billets en français au départ. Mais au milieu du chemin, les contrôleurs changent brusquement de langue pour adopter l’allemand. Quand vous allez dans un petit village de Fribourg, divisé entre francophones et germanophones, il y a une pharmacie où l’on ne vous donne pas vos médicaments si vous arrivez avec une ordonnance rédigée en français. Ces divisions minent nos sociétés. Mais comment passer outre ? Qu’on ne me croie pas anti-Suisse pour autant. J’aimerais que le modèle de la Confédération helvétique inspire l’Europe. Car chaque canton conserve son autonomie. L’axiome linguistique que je vous décris est sans doute le seul qui puisse permettre de ramener un peu de paix dans un univers que détruit, de l’intérieur, la question de l’ego.

Ma théorie du monde est assez simple : au début, tout était ennui. Puis a émergé l’ego. Depuis, on est dans la merde

Aucune « boîte à orgone » au domaine de Chamarande mais une salle entière dédiée à l’influence de Wilhelm Reich sur le travail artistique de Ben. 
© Baudouin Eschapasse

C’est un autre sujet central de votre œuvre : « Nous sommes tous ego », avez-vous écrit…

Et comment ! Tous les êtres vivants en sont dotés : de la plante à l’animal. Y compris les virus, j’en suis convaincu. Le seul but de l’ego est de survivre. (Il montre une toile où est inscrit un adage : « Il faut se tuer à vouloir toujours être. ») J’ai emprunté cette pensée à Emmanuel Levinas. Je m’interroge : si je fais le mariole, n’est-ce pas finalement pour qu’on ne m’oublie pas ? Cette question a beaucoup à voir avec le sexe. Le sexe est l’instrument de l’ego pour se perpétuer. Il faudrait d’ailleurs un ministère de la Sexualité. Dans la première salle de cette exposition figure un tableau d’une personnalité qui m’a beaucoup influencé quand j’étais plus jeune : Wilhelm Reich. Lequel a beaucoup réfléchi sur cette question sexuelle. Il était aussi convaincu que l’on pouvait guérir l’homme de son égocentrisme. Il n’y est pas vraiment parvenu. En fin de compte, ma théorie du monde est assez simple : au début, tout était ennui. Puis a émergé l’ego. Depuis, on est dans la merde (Rires).

L’art n’est pas seulement une question d’ego chez vous. Vous avez repris le flambeau d’un arrière-grand-père peintre.

Oui. Benjamin Vautier a été un très grand peintre suisse. Il est d’ailleurs exposé au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Mes enfants et petits-enfants sont artistes. Il y a de l’atavisme dans tout ça. Mais pour ma part, je suis lucide. Je me mets 2 sur 10 en dessin et 7 sur 10 en originalité. D’une certaine manière, je ne fais que perpétuer la pensée de Marcel Duchamp : « Tout est Art. »

* Être libre, exposition au domaine de Chamarande du 11 juillet au 11 octobre. Accès libre et gratuit les mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche (juin-septembre, de 14 heures à 19 heures, en octobre, de 14 heures à 17 heures)

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