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Plébiscitées, moquées ou remises au goût du jour. Les chaussures sont perçues comme le reflet d’une époque, de communautés, d’une personnalité. Entre modèles iconiques ou en passe de le devenir, Libération consacre une chronique hebdomadaire à des passionnés qui se racontent à travers leurs pompes.

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«Je ne me vois pas mettre des mocassins pour plaire à une bourgeoise»

Les Air Max Plus OG Tiger de Shanice. Photo DR

An de grâce 1998 : c’est la France qui gagne et la naissance de la Air Max Plus, l’uniforme des «HLM résidents». Communément appelée la «TN» à cause du logo faisant référence à la technologie Tuned Air, un système d’amorti s’adaptant aux différentes morphologies. Elle est plébiscitée par une jeunesse qui en use et en abuse. Le modèle devient même un motif officieux de contrôle policier : «Vous correspondez à tous les signalements avec ces chaussures.» Elles se muent, pour «les gens bien intentionnés», en grolles du cauchemar français. Pourtant, s’il est bien une sneaker qui descend du songe, c’est celle-ci. Floride. Plage. Palmiers. Coucher de soleil. Le processus créatif du designer Sean McDowell se met en branle. Le fruit de sa contemplation est l’un des plus grands succès de Nike dans l’Hexagone. Dans un jeu d’attraction-répulsion, les personnes prescriptrices des «must-have-in-your-wardrobe» finissent par être séduites.

Années 2000, retour à la période où elle ne fraye pas encore avec la chronique mais l’effraie. Dans le script, il y a Shanice. La collégienne voit le ciel s’assombrir. Comme une pluie de sauterelles, Air Max Plus s’abat sur Quevilly (Seine-Maritime). Dans son bahut, beaucoup cèdent aux chants des sirènes. Le marché de Sotteville fait office de bar clandestin où tout le Grand-Rouen se procure des TN frelatées, précédemment entassées dans des cargos sur la côte orientale chinoise avant de déferler sur l’Europe. «Le marché de la contrefaçon est incroyable et très puissant.» Chez Shanice, on est plutôt #TeamNoFake. Son daron ne plaisante pas avec les marques : «Il est venu du Sénégal sans rien et voulait prouver aux autres qu’il était comme tout le monde.» Au marché, elle s’offre des ballerines et des bottes selon la saison, mais interdiction de mordre dans la pomme du false. «Pour moi, c’est vraiment la paire de l’impasse, celle qui m’a fait comprendre que le milieu dans lequel j’ai grandi n’est pas privilégié. Chaque fois que je la voyais, elle me dégoûtait.»

De Jamel Debbouze à Koba LaD

Les rares TN authentiques aperçues ornent les pattes de la jeunesse dorée du centre-ville. «C’était hors de prix et ça l’est toujours aujourd’hui. Aucune famille de mon entourage n’avait les moyens de se les offrir.» Environ 1 000 francs ! Elles font jaser. A Marseille, on les surnomme baskets des «charbonneurs», ces protagonistes de l’industrie de la came. Dans la banlieue lyonnaise, les pelos s’inclinent devant le combo survêt «Lakhdar» (arabisation de Lacoste) + «Requin», surnom que Shanice abhorre. Certains n’ont pas hésité à la qualifier de pompe de la poisse : «Si la police débarque chez vous et qu’ils voient plusieurs TN, vous pouvez écoper d’une peine pour « train de vie non justifié ».» Des parents pratiquent l’interdiction genrée. «Ma fille, il est hors de question que tu mettes cette chaussure de racaille.» La proscription du patriarche se fait avec la même fermeté que le regard hostile de Godefroy de Montmirail au moment de lancer son célèbre : «Que trépasse si je faiblis.»

Parmi les personnalités qui contribuent à sa popularisation en France, il y a l’humoriste Jamel Debbouze (qui les arbore dans son stand up Jamel en scène en 1999 et dans la série H). Rim’K est également un fan de la première heure. Outre «le tonton» 113 et son titre avec Ninho, les rappeurs l’érigent en «patrimoine du ghetto français», Mac Tyer leur dédie Paire de requins en 2006Koba LaD, hussard de la nouvelle vague du «rap de bicraveur» leur fait également allégeance. Tout ce beau monde a fêté les 20 ans de l’emblématique Air Max Plus à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Dans un hangar transformé en rue avec épicerie, kebab, Foot Locker, ateliers de customisation… L’occasion de ressortir modèles collectors et nouveaux coloris.

L’exception culturelle française

Si cet événement a fait la part belle à la street culture, il coïncide également avec la mue de la TN qui a fini de choquer, se féminise et devient plus fréquentable. Depuis quelques années, il fait bon nager dans l’océan des sneakers avec des «Requins» en guise de palmes. En témoigne la collaboration avec la popstar Drake et la Air Max Plus faite spécifiquement pour Kylian Mbappé, né en 1998 et champion du monde en 2018.

Arrivée à Paris en 2016, dans le cadre de ses études, Shanice s’est «rendu compte qu’énormément de gens en portent. L’esthétique de banlieue est très recherchée maintenant.» Début 2019, elle s’offre la OG Tiger. La Normande s’interdit l’acquisition d’un autre coloris et ne la met qu’«en famille». Pas envie d’être cataloguée «hipster surfant sur la vague». «Je connais l’impact que ce modèle a eu sur moi, sur ma communauté. Mais ça, tu ne peux pas le dire aux passants.» Retour à Rouen. Sa nouvelle acquisition lui vaut les railleries de ses amis d’enfance. Sa mère fait ressurgir le carcan de l’uniforme «de la racaille». Hors spectre franco-français, la paire réalise ses meilleures ventes en Australie. Où elle est liée au surf, perception plus proche du songe éveillé de Sean McDowell.

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Balla Fofana

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