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Les mesures pour contrôler les voyageurs, notamment ceux en provenance des pays situés en « zone rouge », ne sont pas toujours simples à mettre en place. Leur caractère facultatif entame leur efficacité.

En pleine pandémie mondiale de Covid-19, les arrivées sur le sol français sont-elles suffisamment encadrées dans les aéroports ? Deux professionnels de santé, Philippe Juvin et Eric Caumes, ont tour à tour dénoncé l’insuffisance des contrôles. Les garanties réclamées aux voyageurs sont trop légères, expliquent-ils, et les efforts pour endiguer la circulation du coronavirus ont du plomb dans l’aile. Le premier, chef du service des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou, a même jugé dans un entretien à Brut, qu’en matière de contrôle sanitaire à l’aéroport, « la France, c’est le Club Med. (…) Les avions atterrissent, les gens sortent de l’avion et puis s’éparpillent. »

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Alors que les compagnies aériennes s’efforcent d’ouvrir un nombre accru de vols, la problématique des frontières s’avère complexe, sur fond d’enjeux diplomatiques et économiques. Nous nous sommes rendus à l’aéroport parisien de Roissy-Charles-de-Gaulle pour comprendre la situation.

Un premier constat s’impose : l’heure n’est pas encore au tourisme. Les trois vols hebdomadaires chinois « arrivent presque sans passager, avec du fret dans les soutes, pour ensuite repartir avec quelques ressortissants chinois », explique un salarié de Paris Aéroport (ADP) à franceinfo. Les voyageurs en provenance de l’espace européen peuvent assez librement voyager en France depuis près d’un mois. Au même titre que ceux de onze autres pays listés par le ministère des Affaires étrangères (Australie, Canada, Corée du sud, Géorgie, Japon, Maroc, Nouvelle-Zélande, Rwanda, Thaïlande, Tunisie, Uruguay), où l’épidémie est, pour l’instant, considérée comme maîtrisée par Bruxelles (cette liste évolue au moins tous les quinze jours).

A l’inverse, les territoires français de Guyane et Mayotte, où l’état d’urgence sanitaire a été prolongé jusqu’au 30 octobre, sont classés en « zone rouge », comme tous les autres pays du monde. Les ressortissants français, les binationaux et les résidents de France issus de ces pays peuvent entrer sur le territoire sous conditions, et les voyageurs étrangers doivent, eux, justifier d’un « motif impérieux » de déplacement figurant sur une attestation dédiée. « Il n’y a pas de ‘vrai vol’ en provenance des pays situés en zone rouge. C’est uniquement du rapatriement ou du motif impérieux », confirme le salarié du groupe ADP.

Les voyageurs atterrissant en France (ou en transit) doivent fournir une « attestation d’absence de symptômes » (fièvre, toux…). Ces documents sont en principe vérifiés à l’enregistrement ou à l’embarquement par les compagnies aériennes, qui peuvent parfois prendre la température des clients. Elles sont théoriquement tenues de vérifier que le passager dispose des documents sanitaires nécessaires pour monter dans l’avion.

« C’était suffisant », glisse un ressortissant européen après un aller-retour éclair à Beyrouth et un embarquement au Liban avec une attestation « pas très bien remplie ». Même chose pour Rafi, un Français qui vit en Israël : « Personne ne m’a demandé l’attestation à l’embarquement. Elle est toujours dans mon sac à dos. » Il a tout de même dû remplir une « fiche de traçabilité » à bord de l’avion, avec ses coordonnées. Conformément à la réglementation, « chaque client entrant en France se voit distribuer un document (Passenger Locator Form) pendant son vol », explique Air France à franceinfo. Ces formulaires sont remis quotidiennement à Paris Aéroport, qui les conserve pendant un mois afin de contacter les autres voyageurs si le passager d’un vol est testé positif.

Au-delà de ces opérations déclaratives, et peu contraignantes, les aéroports parisiens font également appel à la technologie, grâce notamment à des caméras thermiques. Celles-ci doivent permettre à chacun des passagers arrivant à Roissy ou Orly de bénéficier « d’une prise de température. Pour ensuite être orienté, le cas échéant et s’il le souhaite, vers une prise en charge médicale à l’aéroport », précise le groupe à franceinfo.

A leur arrivée, les voyageurs défilent devant une discrète caméra installée en hauteur, tandis que deux agents observent un écran de contrôle. Quand le système détecte une température supérieure à 38 degrés, le visage du voyageur – toujours flouté – est alors encadré de rouge. Le jour de notre présence, ce cas de figure s’est présenté une cinquantaine de fois pour environ 2 000 arrivées, entre 5 heures et 10h30. Le cas échéant, les agents réalisent un second contrôle à l’aide d’un thermomètre sans contact. Cette vérification, par exemple, a permis de lever le doute sur une voyageuse, puisque sa température a finalement été mesurée à 36,5 °C.

Des passagers passent devant une caméra thermique lors de leur arrivée à l'aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, le 21 juillet 2020.
Des passagers passent devant une caméra thermique lors de leur arrivée à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, le 21 juillet 2020. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

C’est l’un des deux grands volets du contrôle sanitaire mis en place à la frontière. Bien entendu, la fièvre n’est pas le seul symptôme caractéristique du Covid-19 et le contrôle thermique ne garantit pas l’absence de contamination chez les voyageurs qui ne présentent pas de température. Depuis le 18 juillet, les passagers arrivant des pays en zone rouge sont donc également invités à présenter un test PCR négatif réalisé moins de 72 heures avant le vol. Cela vaut également pour ceux qui souhaitent se rendre dans les territoires ultramarins depuis la métropole – ce jour-là, deux voyageurs ont dû décaler leur vol vers la Guadeloupe car leur test était expiré de quelques heures.

Comme il est parfois difficile d’accéder au dépistage dans certaines régions du monde, les passagers peuvent désormais se rendre dans deux centres dédiés à Roissy et situés dans les terminaux 2A et 2E (Orly dispose d’un seul centre), une fois arrivés en France. Après une phase de rodage, la structure est pleinement opérationnelle grâce au renfort des volontaires de l’Agence régionale de santé (ARS) et de l’AP-HP. L’objectif est simple : adresser le résultat des analyses par mail sous 48 heures aux personnes dépistées.

Le centre de dépistage mobilise 35 personnes le matin et 35 autres le soir, pour la plupart des étudiants en médecine, sous la responsabilité d’un médecin référent. Les passagers sont d’abord interrogés sur d’éventuels symptômes à l’aide d’un formulaire. En cas de signes fortement évocateurs, le Smur est appelé en renfort et les voyageurs se rendent au service médical d’urgence de l’aéroport, pour y subir un test plus rapide, dont les résultats sont connus en vingt minutes. Les autres réalisent le dépistage dans le centre et laissent leur adresse mail avant de partir.

Des coursiers viennent récupérer les échantillons trois fois par jour et les déposent dans un laboratoire installé dans l’ancien hôpital Broussais, dans le sud de Paris. « You will check your email. Yes, it will work ! », explique l’équipe à la sortie. Ce nouveau dispositif présente encore une anomalie majeure. Pour débloquer le résultat du test reçu sur la boîte mail, il faut pouvoir donner un numéro de téléphone français. Alors que ce dépistage est conçu en premier lieu pour les ressortissants étrangers, ils doivent donc se débrouiller pour obtenir un numéro local ou utiliser celui d’un proche.

L'un des deux centres de dépistage Covid-19 installés à l'aéroport de Roissy, ici dans le terminal 2E, le 21 juillet 2020.
L’un des deux centres de dépistage Covid-19 installés à l’aéroport de Roissy, ici dans le terminal 2E, le 21 juillet 2020. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Surtout, ce dépistage est facultatif. « Il n’y a pas d’obligation de se soumettre à un test, car l’Etat n’a pas transféré ce pouvoir de police », résume un salarié d’ADP. « Une telle mesure nécessiterait des moyens humains et financiers importants. » Dans ces conditions, et malgré tous les efforts fournis par les aéroports, difficile de garantir des frontières imperméables au coronavirus. « Il y a des clusters qui se développent à partir de personnes qui reviennent de voyage et qui n’ont pas été mises en quarantaine », affirme notamment sur BFMTV Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses à la Pitié-Salpêtrière.

« On doit tester grand maximum 10% des passagers des vols », glisse un étudiant en médecine du centre. « Presque personne n’est venu sur le vol de Fès (Maroc). » Selon les informations de franceinfo, les centres de Roissy-Charles de Gaulle réalisent entre 400 et 600 tests PCR par jour. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, annonçait mi-juillet que la France pourrait en réaliser 2 000 par jour dans ses aéroports. Une capacité à mettre en relation avec les quelque 20 000 passagers qui arrivent chaque jour en provenance de pays situés en zone rouge, comme l’a précisé le ministre de la Santé, Olivier Véran, lundi sur franceinfo.

Les passagers de Guyane et des pays hors de l’UE sont invités à réaliser un test de dépistage de Covid-19 gratuit et rapide. Nous vous remercions de votre coopération.Message diffusé dans un terminal de l’aéroport de Roissy

« Ce travail est utile pour rassurer les gens et permettre à ceux qui ont besoin de tests d’avoir accès au dépistage gratuit », insiste Benjamin Paumier, coordinateur des centres de Roissy pour l’AP-HP. Faudrait-il rendre obligatoires les tests PCR pour tous les passagers en provenance des pays classés « rouge » ? « Ce n’est pas à moi de m’exprimer là-dessus », répond-il.

« Si on veut être logique d’un point de vue sanitaire, la réponse est oui, glisse un infirmier du Samu, mais il faudrait aussi le faire dans le pays de départ ». Encore faut-il en avoir la possibilité. Muriel, une Française de retour du Maroc après la fin d’un contrat de travail, explique que les tests « sont très compliqués à obtenir et seulement à Rabat ou Casablanca ». Philippe Juvin estime qu’il est difficile de rendre ces tests obligatoires. En revanche, pour « ceux qui ne veulent pas être testés, [il faut] au moins [prendre] leurs coordonnées et les rappeler tous les deux ou trois jours pour savoir comment ils vont », suggère-t-il.

« Tous les passagers en provenance de ces pays (en zone rouge) sont invités à se soumettre à une quatorzaine volontaire », rappelle également ADP. Là encore, il s’agit d’une simple recommandation et il est donc permis de douter de son application réelle. Toutefois, à compter du 25 juillet, un décret prévoit que les préfets auront la possibilité de placer un voyageur à l’isolement ou en quatorzaine, si celui-ci ne justifie pas d’un test PCR négatif à son arrivée en France. Une mesure qui devrait encourager les compagnies à vérifier davantage ces documents lors de l’embarquement.

Pour les aéroports, la pandémie est également l’occasion d’anticiper l’avenir et les risques sanitaires. « Les règles de distanciation ont été très compliquées à mettre en œuvre », explique un salarié. « Trois terminaux sont ouverts aujourd’hui et avec la reprise progressive, il y a déjà un risque de goulets d’étranglement. » Les spécialités des trois startups lauréates du concours « Safe Travel Challenge » (lien en anglais), organisé par ADP pour préparer l’avenir du transport de passagers, annoncent déjà la couleur : systèmes de désinfection, commandes vocales et qualité de l’air. Tout pour éviter que le coronavirus ne voyage autour du monde en première classe.

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